La vérité c'est que j'étais en grand deuil, et qu'il n'y avait peut-être pas, à la noce d'une horizontale, prétexte suffisant à le rompre. C'eût été déjà beaucoup, en temps ordinaire, que d'aller jouer, devant l'autel, à l'oncle ou au cousin d'une dame toute blanche que l'on a si souvent tenue dans ses bras, vêtue à peine d'un peu de lin.
D'autre part, l'approche de son mariage, c'était comme lorsque elle avait été près de mourir, et la parait à mes yeux des grâces du renouveau. J'aurais eu plaisir, en vérité, dans le beau domaine de Saint-Thiers-le-Capiau, à me montrer familier envers une hôtesse aussi belle; à l'heure même où le Marigot aurait regagné son auberge à travers la boue des champs et l'innombrable betterave. Cependant le feu, favorable aux amants, eût souri dans la cheminée familiale à nos caresses, ou éclairé parfois l'appas, un instant découvert, de mon amie, du sanglant éclat de l'escarboucle. Ah! si au moins j'avais pu n'accepter de cette hospitalité que les deux ou trois jours qui précéderaient la noce.
Puis c'était là un jeu dangereux, à quoi Nane, soucieuse de ne point perdre cette grosse partie sur une dernière carte, ne se serait prêtée peut-être que de mauvaise grâce—et c'est en amour surtout que la façon de donner vaut mieux souvent que ce qu'on donne. En conséquence, je choisis de me dégager, et lui écrivis la lettre suivante:
«Ma chère amie,
«C'est pour remercier, et refuser, hélas! La faute en est à une tante, une vraie, qui m'est morte il y a dix jours, le lendemain de cette ascension aux tours Notre-Dame, dont je n'oublierai jamais que nous en délassâmes chez vous la fatigue. Cette tante, je le répète, n'est point une fable, quoiqu'elle soit maintenant réduite à ne vivre que dans la mémoire des siens. Elle se nommait de son vivant Mme de la Font-Merlin, personne acariâtre et abandonnée au jansénisme. Nous étions aux couteaux depuis fort longtemps, ce qui la détermina sans doute à me léguer, au détriment de ses proches, tout ce qu'elle n'avait pu placer en viager. Cela fait encore une liasse, Nane: quel moment prenez-vous pour nouer des liens légitimes?
«Mais vous sentez par vous-même combien il m'est défendu, un peu de temps encore, de me livrer à des plaisirs officiels. Celui de vous conduire à l'autel eût été vif pourtant, et surtout de vous en ramener épouse chrétienne, parée par le sacrement de quelques vertus nouvelles pour vous, j'ose le dire. Ce ne sera point une insulte, n'est-ce pas, de vous voir comme sous un jour nouveau, dès que vous aurez revêtu, parmi les autres caractères de l'épouse, cette retenue, cette pudicité, qui enseignent à cacher de sa jambe ou de son épaule tout ce qu'une volupté matrimoniale et savante dérobe à la vue pour le réserver au sens plus précieux du toucher. Et pour parler plus précisément que ce galimatias, Nane, cela veut dire qu'il vous vaudra mieux, une fois mariée, si j'ai compris quelque chose à votre Belge, porter au lit des chemises montantes, et qui ne lui laissent point rassasier ses yeux. Craignez qu'au hasard de la causerie, et d'une couche défaite qui ne vous voilerait plus, cette même chemise, roulée en turban et remontée jusque sous vos épaules, ne laisse jaillir votre soudaine nudité, telle une amande verte dont on presserait la gaine entre ses doigts. Il vaudra mieux aussi les choisir moins transparentes que celles où, dit-on, vous pensiez autrefois vous dérober, et qui étaient à vos membres comme ce peu de brume couleur de perle que le printemps suspend autour d'un peuplier svelte et pâle. Contentez-vous qu'elles soient diaphanes, quelques-unes, et vous pareille alors à l'ébauche de Galathée que l'albâtre emprisonne encore. Au demeurant choisissez-les collantes, ces chemises: sévères mais justes, voilà le point.
«Encore une fois, c'est, à la province, le toucher qui est le sens le plus vif, comme partout où l'hypocrisie aiguise ces curiosités que nous avons au bout des doigts. Que celles de monsieur votre mari puissent reconnaître et solliciter son plaisir à travers la rigueur d'une hollande, où vous le braverez, attentive. Car les jeux d'une amie qui s'ébat sous un linge mousseux, telle que la baigneuse dans l'écume, ce ne sont point plaisirs d'industriels. Celui-ci, s'il heurte à cette blanche armure, ou vous en veut, tout de suite, dérober, que l'étroitesse du fourreau, aidée par un peu d'écart de vos genoux, lui rende difficile d'en toucher dès l'abord l'envers et le plein.
«Si j'ajoute qu'ayant été épousée pour votre charme plutôt que vos vertus, il faut éviter de vous montrer trop ménagère; et que votre rôle ne va pas, chaussée de lasting et vêtue de poult de soie, à surveiller les sauces, j'aurai tout dit, je pense. Oui, tels sont à peu près, ma chère Nane, les conseils paternels que mon rôle auprès de vous, si je l'avais pu remplir, m'aurait appelé à vous donner. Mais quel que soit le prix que votre indulgence y voudra bien attacher, ne la poussez point jusqu'à les vouloir faire admirer de M. Le Marigo. Le sel lui en échapperait, je pense; et moins vous lui en direz en toutes choses, moins vous lui en montrerez, et lui laisserez voir même, mieux cela vaudra. Ne vous abandonnez guère; craignez l'automatisme, et trop de hardiesse dans votre langage, ou votre costume: enfin n'oubliez jamais qu'il est votre mari. Gardez de lui dire au petit jour, le lendemain de vos noces, distraite et vous croyant encore à Paris, dans ce Paris où tant d'inconnus passent: «Chéri, il serait peut-être temps de vous retirer: mon ami vient quelquefois de très bonne heure». Ou bien: «En partant, si la porte est encore fermée, criez au concierge: Docteur Durand! C'est le manucure du second.»
«Et du reste, de tous ces avis, si vous préférez n'en suivre aucun, qu'à cela ne tienne. Les choses n'en iront sans doute pas plus mal; car, on a beau faire, les choses vont toujours la même chose.
«Peut-être penserez-vous aussi que mon rôle, en toute cette affaire, n'est pas de vous donner des conseils seuls; et je vous entends bien; mais j'ai beau me creuser la tête, je ne sais que vous offrir. Ah! si ma tante était déjà «réalisée», comme dit mon ami l'arriviste. Mais il y a des longueurs, du notaire au bijoutier. Alors, j'ai songé à vous envoyer mon dictionnaire Larousse. J'en suis dégoûté; il est plein d'erreurs, qui telles quelles, pourtant, pourraient encore suffire à votre instruction. Mais peut-être que ça ne vous amuse pas beaucoup, le dictionnaire Larousse? Préférez-vous le Moreri? Non plus; quoi alors? Vous savez bien qu'il ne me reste pas un bibelot passable, depuis longtemps que vous avez pris le soin de n'en laisser chez moi aucun qui puisse tenter une autre femme; ce qui est du sentiment le plus délicat, mais n'a pas laissé de faire un peu de vide sur mes commodes.