—Pas mal. Nane surtout me parut être au mieux de sa forme. Là-dessus, et moi-même joyeux d'avoir évité la fâcheuse congestion, chacun se tire de son côté. C'est ici que ça se corse.
—Prenez votre temps.
—Vous savez que Nane a une nouvelle manucure, une femme extraordinaire, dont l'existence est tout un roman. C'était la fille d'un photographe chargé d'enfants. Toute jeune elle épousa un employé d'octroi, qui lui fit cinq fils. Les uns moururent, les autres tournèrent mal; en sorte qu'elle est restée veuve en pleine maturité, et devenue, par un incroyable concours de circonstances indépendantes de sa volonté, marchande à la toilette. Mme Jargogne, tel est son nom, tire aussi les cartes, outre qu'elle a appris à faire les mains et à y lire.
—Brrr!... Cette histoire est pleine de dessous.
—Mme Jargogne, donc, entre familièrement, avec tout un murmure de jupes de soie: «Bonjour, la plus jolie. Et ces manettes! Il faut encore leur faire les griffes: ah! pauvres hommes. Vous ne savez pas ce que m'a dit l'un?»—«Vous savez, Jargogne, que je vous ai défendu de me parler bijoux.»—«Ouais, défendu. Et s'il s'agissait de dentelles? Mais, c'est vrai, vous n'aimez pas le point de Venise.»—«Moi, je n'aime pas le...» crie Nane suffoquée (elle en ramasserait sur la tête d'un teigneux). «Seulement, c'est la galette.»—«Bon! quand je vous dis qu'il ne vous en coûterait rien, au contraire. Figurez-vous...»
—Ça devient beaucoup Tableau des moeurs du Temps, cette affaire-là, grogne Eliburru.
—J'abrège donc, puisque vous refaites de la critique. Etc., etc., etc. A cinq heures, Nane va chez son couturier. Petite pose au salon, puis essayage. Le pli sur la hanche gauche à disparu. Tout va bien: «Pourvu qu'il fasse beau demain», soupire Nane une fois de plus; et, comme elle remonte en voiture: «Faites un tour de Bois, dit-elle au cocher; mais pas les Acacias. Et puis vous irez au Valence.»
Nous y sommes un tas lorsqu'elle arrive, quelques-uns ornés de lorgnettes, quelques-unes d'ombrelles claires. Les cocktails sentent bon sur les tables; et Nane, enfouie en un profond fauteuil, bientôt s'absorbe à sucer d'une paille attentive je ne sais quelle eau couleur de couchant.
Le grand Machin a gagné aux courses; d'autres y ont perdu: excellente préparation à faire de la dépense. La plupart tombent d'accord de dîner ensemble, et qu'il faut donner le ton de la vraie fête à tous ces étrangers qui encombrent Paris ces jours-ci. Moi, je dîne en ville: «Pas d'importance, me dit-on, si vous nous prêtez Nane.»
«—Je vous la donne; mais ne la maltraitez pas. Elle a l'habitude d'être caressée: j'aimerais mieux la tuer que si on devait lui donner des coups de pied.