S'il t'ennuie toutefois de pénétrer aussi avant, tu pourras te récréer aux choses qui sont ici écrites touchant l'amour. Ne crois pas, au moins, que celui-là eût mérité le mépris, qui aurait aimé mon amie tout simplement. Car il y a une religion au fond de l'amour, comme du savoir. Et la volupté elle-même a ses mystères.

En cas que tu n'y veuilles souscrire, j'évoquerai pour toi,—par un après-midi d'août, tandis que le soleil éclate et dévore l'ombre bleue au pied des murs,—l'alcôve où mon amie, lasse de rayons et lasse d'aimer, repose dans le silence. Parfois elle soulève les paupières; et tu verrais alors palpiter la lumière de ses yeux, comme un éclair de chaleur au fond de la nuit.

I

Les Sirènes

«At tuba, terribili sonitu, taratantara dixit.»
(ENNIUS, Annal.)

C'était des cris dont on demeurait étonné;
un airain aigre, retentissant, qui, dans la nuit
faisait: Hoûoûoûoû....

A cette époque mon amie Nane était presque une inconnue pour moi, bien loin de m'appartenir en propre. A vrai dire, et dans la suite même, je n'ai jamais recherché le monopole de sa tendresse. N'eût-ce pas été de l'égoïsme? Outre qu'il en faudrait avoir les moyens.

A cette époque donc, Nane passait pour être la propriété exclusive de Bélesbat, le Hautfournier. Cet industriel, qui crevait sous lui de chiffres et de plans les ingénieurs les plus endurcis; dont l'âme tout arithmétique aurait ramené aux quatre opérations la beauté, l'héroïsme, la haine même, ne dédaignait pas toujours d'acquérir des choses gracieuses, encore qu'inutiles. En fait Nane lui était d'aussi peu de produit qu'un buisson de roses, un hamac, une habanera; et l'on ignorera toujours pourquoi il conservait une employée aussi coûteuse. Peut-être que cette végétative idole, languissant sous l'écorce des soies et les pierres de ses colliers barbares, le consolait d'être lui-même aussi fiévreusement mal vêtu. Peut-être qu'il aimait à voir reluire dans ses yeux mordorés les reflets inestimables de l'or, et peut-être encore qu'il l'avait louée simplement comme une enseigne à sa richesse.

Au moins n'était-elle pas son principal souci, comme il le montra en partant brusquement un jour, sur son yacht la Méduse, visiter la Terre de Feu, dont il caressait le projet d'y aménager des colonies agricoles, les asiles de nuit lui en devant fournir les premiers colons. Ainsi Nane se trouva libre, quoique pour combien de temps elle ne savait avec exactitude.

Elle s'était montrée d'abord un peu chagrine qu'on ne l'emmenât point; car elle s'imaginait la Terre de Feu comme un pays très chaud, avec des lianes, des ananas au jus naturel, des papillons larges comme des paravents; et sans doute aussi quelque casino où l'on pourrait déployer des toilettes excentriques, devant des gens de couleurs diverses, en smoking: quelque chose comme les nègres du quartier latin.