Les Lemploy eurent donc un second lardon, puis une môme et un mioche, suivis d'un moutard. Aucun d'eux ne mourait, et ils mangeaient tous comme des enfants de pauvres. Au cinquième, Clo-Clo tomba malade, ne put pas nourrir. Cela fit des frais, et d'autant moins opportuns que le père avait pris de mauvaises habitudes.

C'était un assez beau gas, cet électricien; de ceux que les femmes du peuple jugent «costaux». Il avait les épaules larges, une moustache qui reluisait de cosmétique, la main grande, douce et velue. Brutal de son naturel, comme sont d'ordinaire les hommes caressants, il la levait souvent cette main, mais au grand dam surtout de ses amoureuses; car d'ailleurs il n'aimait pas beaucoup à taper sur sa propre famille.

D'amoureuses il ne manquait point, ayant trompé sa femme aussitôt qu'elle le fut devenue. C'est ce qui, peu à peu, le dérangeait, le rendait irrégulier à l'usine; beaucoup plus que de boire, où il était enclin aussi, mais ne se hasardait qu'avec prudence. Non que ce fussent des liaisons coûteuses; et elles auraient pu devenir tout l'opposé, s'il l'avait voulu. Mais, au fond, ce contremaître était un honnête homme, encore qu'il manquât de culture et de philosophie. Aussi bien était-il libre penseur; ce qui, peut-être dispense beaucoup de penser.

On ne sait pas très précisément si Mme Lemploy était avertie de son malheur: il y a peu d'apparence. Lemploy courait surtout les bonnes, les concierges, les cuisinières, dont son état le rapprochait. Un homme qui pose des fils de fer sur un mur, qui peut mettre le feu à la maison ou foudroyer les gens, c'est une espèce de Prométhée pour des âmes vierges. En cas que le vautour du désir ne dévorât trop profondément le porteur de flamme, ces Océanides le consolaient d'ordinaire sans le trop différer; et l'escalier de service où il passait inaperçu, le menait, par un degré commode, vers ces déesses subalternes: consolatrices aux bras forts, au lit qui craque, au large coeur.

Clo-Clo ne les connaissait pas. Tout cela se passait loin de son quartier; et les femmes de sa classe, toujours occupées, n'ont point le temps de se bâtir des malheurs en Espagne, ni d'imaginer des rivales dans l'inconnu. Si elles sont jalouses, mal dont elles ont leur part, c'est d'une voisine ou d'une parente; de la personne qui les touche de près. La plupart le deviennent de leurs filles, et non point toujours sans raison. Mais la fille de Clo-Clo était bien jeune encore; et puis l'électricien, placé, par un métier mal défini, à mi-côte entre le «sublime» d'atelier et M. Joseph Prudhomme, était une façon de demi-bourgeois: Evenor avait des préjugés.

Il en nourrissait contre Nane, sa belle-soeur, que lui avaient fournis les romans-feuilletons, ces moules-à-gaufre de la conscience populaire. La Bacchanal d'Eugène Sue et sa soeur touchante, la Mayeux, qui trime, tandis que l'autre mène une fête Louis-Philippe à dégoûter des vices les plus beaux, ont enfanté une famille nombreuse, redoutable, où le peuple croit reconnaître ses filles, et se réjouit de voir maudire leur déshonneur en mauvais français. C'est là aussi que Lemploy avait puisé cette opinion que le métier de courtisane est mal compatible avec la décence ou la vertu, alors qu'il ne l'est pas même avec l'amour.

Tout cela fait qu'il portait peu de sympathie à Mlle Dunois, ne voulait pas la voir, ni que sa femme la vît; et souffrait dans son coeur qu'une aussi fâcheuse tare souillât le nom des Garbut, et des Lemploy par éclaboussure: deux noms irréprochables, assurait-il; et c'est vrai que l'Histoire ne leur reprochait rien. La Tare, de son côté, ne l'aimait guère, encore qu'elle le jugeât bel homme. Surtout elle ne pouvait souffrir Clo-Clo, que leur mère, Mme Garbut, avait chérie trop longtemps à son désavantage.

—Pourquoi est-elle toujours enceinte? disait-elle un soir à un de ses amis. C'est répugnant.

—Il en faut comme ça, Nane: la Tunisie manque de bras français.

—Ben, s'il n'y a que moi? Remarquez que ça n'est pas gratis pro Deo, les enfants. Alors, pourquoi passe-t-elle son temps à se faire engrosser; et puis après pour crever de mouïse—si on la croyait...