Ce mendiant, nous l'avons déjà rencontré,—sur le banc de l'hôtel de la Poste,—à Charmes...

Son regard rapide interrogea les alentours. Ensuite, il joua du jarret et coupa à travers champs dans la direction de Vittel...

XVIII
ENNEMIS EN PRÉSENCE

En cette même journée dont nous venons de voir surgir l'aurore,—vers les neuf heures du matin,—le citoyen Thouvenel, juge de paix de Vittel, conversait, dans son cabinet, avec un de ses administrés, lorsqu'on lui annonça le lieutenant Hattier.

L'air et l'allure, également paisibles, de celui-ci ne trahissaient rien de ce qui s'était passé dans sa vie depuis la veille au soir. La douleur et l'étonnement étaient deux sensations qu'une existence remplie d'incidents héroïques et multipliés semblait avoir détruites chez les soldats de cette époque, si fertile en expéditions lointaines, en événements extraordinaires et en faits d'armes fabuleux.

Dès le petit jour, Philippe avait eu, chez le meunier Aubry, une assez longue conférence avec Antoine Renaudot. A la suite de cette conférence, l'ex-employé aux cuisines de Stanislas s'était mis sur-le-champ en route pour Epinal dans la carriole du moulin. Il y allait informer M. de Bernécourt du passage de M. des Armoises à Charmes, de l'obstination de ce dernier à se rendre à Vittel, de son départ sur un bidet de poste,—avec l'instant précis de ce départ et le signalement exact de ce bidet; enfin de la mission dont il avait chargé son hôte pour l'officier de gendarmerie. Maître Renaudot devait ajouter que, l'émigré n'ayant point reparu, il avait fidèlement remis entre les mains du destinataire les papiers confiés à ses soins.

Le lieutenant avait, en outre, enjoint au brigadier Jolibois de venir, avec leurs chevaux, le rejoindre, à midi, devant la maison du juge de paix. Puis il avait quitté le pavillon du garde sans réveiller Denise, impatient qu'il était de se lancer à la recherche de ce que Gaston était devenu et des assassins sous les coups desquels l'infortuné gentilhomme avait dû succomber.

Pour commencer, il était nécessaire d'avertir le juge de paix Thouvenel de ce nouveau méfait commis dans son canton.

Constatons, à ce propos, que les attributions conférées aux juges de paix par le Code de brumaire an IV étaient beaucoup plus importantes que celles que la loi leur octroie aujourd'hui. Ces attributions les assimilaient alors, pour ainsi dire, aux plus autorisés de nos magistrats instructeurs.

Le citoyen Thouvenel était un gros papa à la physionomie ouverte, réjouie, épicurienne et rubiconde, qui abritait sous des façons de «bon vivant» et sous une faconde légèrement bruyante un fonds solide d'observation, d'esprit pratique, d'activité et de caractère. Originaire du pays, où, depuis près d'un siècle, ses ascendants avaient exercé des fonctions publiques, il connaissait la famille Hattier de longue date.