C'était, pour le moment, le premier consul Bonaparte.

Le Grand-Vainqueur a disparu au début du second empire.

En 1803, l'espace vide et irrégulier qui s'allongeait devant le cabaret, formait la place proprement dite. Elle n'avait pas d'autre étiquette.

Des ruelles torses y dégorgent comme des goulots, et le Petit-Vair la coupe d'une ravine à pic au fond de laquelle ses eaux glauques dorment sous un rideau de moisissures aquatiques. Plusieurs ponts relient, à présent, les deux lèvres de cette entaille. La route des Armoises y aboutissait par une pente assez raide et s'y abouchait avec celles de Neufchâteau et de Mirecourt.

Pendant la semaine, vous n'auriez certainement rencontré sur ce terrain vague et négativement entretenu que des poules picorant à l'aventure et des enfants, des oies, des porcs et des canards se vautrant dans la boue ou s'ébrouant dans la poussière.

Le dimanche, par exemple, à la sortie de la messe, le bourg entier y affluait.

Il était rare que, ce jour-là, la place de Vittel n'eût pas ses attractions de passage: marchand d'orviétan débitant ses poudres, ses onguents et ses élixirs du haut d'un carrosse; charlatan extirpant les canines, les incisives et les molaires avec accompagnement de clarinette; hercule du nord, jongleur indien, prince caraïbe, avaleur de sabres, ou,—mieux encore,—chanteur costumé en marquis et rossignolant l'ariette à la mode ou le vaudeville satirique.

Or, le jour où nous y transportons le lecteur, un de ces Ellevious nomades venait justement de s'installer sur l'agora vitteloise.

Juché sur une chaise au dossier de laquelle était vissé un vaste parapluie de cotonnade rouge, il s'ingéniait à frotter à tour de bras les cordes d'un stradivarius d'occasion...

Hélas! il raclait dans le vide! Ni la ritournelle de son crincrin, ni le tire-l'œil de son riflard, ni les broderies de son splendide habit tabac d'Espagne, ni les dentelles de son jabot, ni sa frisure en coup de vent, ni le choix galant et sentimental des morceaux de son répertoire n'avaient le pouvoir de lui amener des auditeurs. Personne ne s'occupait de lui.