Saisissons, pour les pourtraicturer brièvement, le moment où un petit verre de ratafia coopère à leur digestion:
Celui qui paraissait le maître, le «marquis,» était un vieillard guilleret, rose de ton, vert d'allures, robuste et leste malgré l'âge, à qui sa perruque poudrée et son habit de gentilhomme donnaient un air tout à fait respectable.
Il avait la taille droite, la main potelée, le mollet ferme, la voix onctueuse,—le geste moelleux, étoffé, arrondi, théâtral.
Ajoutez le nez bourbonien, la bouche souriante et bien meublée, le teint frais, l'œil vif,—et pour l'ensemble rappelez-vous, à cela près du nez, que l'excellent comédien portait à la Roxelane, Samson dans ce rôle de hobereau de Mademoiselle de la Seiglière où il se montrait si adorablement ancien régime.
Son compagnon et paillasse,—un adolescent maigre et dégingandé,—gardait cette figure glabre et pâlotte qui fait de certains sauvages parisiens une race aussi nettement caractérisée que les Peaux-Rouges d'Amérique ou les Tsiganes d'Europe.
Le premier aspect ne lui était point favorable. On éprouvait un certain malaise à regarder ce masque sec, osseux et coupant, aux joues creuses, aux traits avachis, à la lèvre déjetée, flétrie et précocement cynique. Mais un tel esprit l'animait, que l'on finissait par s'habituer à cette laideur et par n'en plus apercevoir que les saillies originales et comiques. J'entends cet esprit hardi, gouailleur, effronté, trivial, que l'un de nos plus éminents écrivains a personnifié dans Gavroche. Gavroche est de toutes les époques. A toutes les époques, en effet, Paris a eu des ruisseaux, des pavés, de la boue, des vices, de la philosophie, de la misère et de la gaieté. Notre Gavroche arrivait de Paris, où il avait eu des peines de cœur en justice.
Il répondait au nom de Décadi Fructidor. L'autre convive s'appelait Pascal Grison.
Comme ce dernier cherchait dans le gousset de sa veste un objet qu'il se désespérait de n'y pas rencontrer:
—Vous avez égaré quelque chose, patron? demanda narquoisement le pitre.
—Décadi, mon ami, repartit l'interpellé avec humeur, je vous ai déjà recommandé de ne point m'appliquer ce terme de patron, qui empeste son atelier et sa boutique d'une lieue. Nous ne faisons ni du métier, ni du commerce: nous exerçons une profession libérale, dans laquelle l'art s'allie à l'administration,—la nouvelle administration, hélas! celle qui a bouleversé les grandes traditions du siècle précédent. Mais, enfin, ce n'est pas une raison pour me traiter comme si j'aunais du drap ou comme si je carrelais des escarpins... Vous êtes mon élève, et non mon apprenti; je suis votre professeur, et non votre patron... Avez-vous saisi?