Grison tendit la main à son élève:

—Petit serpent, tu m'entortilles... Mais si Fouché apprenait...

—Connu, Fouché. Un failli merle. Avec ses vilains cheveux aplatis sur son front, sa redingote grise, ses gros souliers lacés et sa figure taillée dans un morceau de gruyère, et si maigre qu'il pourrait boire à un ruisseau sans se mouiller les joues... Le susdit Fouché, qui enrage que le citoyen Savary, ou le citoyen Dubois, ou le citoyen Cochon—un nom à coucher à l'étable—l'ait démoli dans la faveur de Bonaparte, vous a mandé—il y a huit jours—et vous a tenu ce langage:

«—Il existe en province, aux antipodes, dans les Vosges, un lopin de terre où les voyageurs disparaissent comme si on les donnait à six liards le quarteron...

»Or, parmi les bonnets et les chapeaux carrés préposés à cet effet, pas un n'a eu le fil de découvrir ni où, ni par qui, ni comment...

»Le Premier Consul, embêté, vient d'envoyer là-bas, pour percer le mystère, un homme à lui, un brave à trois poils, un ex-sous-officier de sa garde, dont il a fabriqué un lieutenant de gendarmerie. Celui-là fera fausse route... Il cherchera ouvertement, loyalement,—ce qui est le meilleur moyen de ne pas trouver...

»Vous, au contraire, vous pratiquiez le métier bien avant la prise de la Bastille. Vous avez des capacités, vous êtes le coq, l'aigle, le phénix de la rue de Jérusalem,—maître sur maître, maître sur tous... Voici de l'argent et des pouvoirs. Partez du pied gauche, et vivement. N'épargnez ni l'or ni les peines...

»Il s'agit de gagner le gros lot là où tant d'imbéciles ont perdu leur latin...

»Il s'agit de démontrer à mes successeurs que la police de Fouché dégommé est encore mieux faite que la leur...

»Il s'agit de prouver à ce petit Bonaparte que je suis indispensable à sa gloire, au salut de la société et au repos de son futur empire... Si vous réussissez, ce sera votre Marengo,—et je rentrerai au ministère... Si vous échouez, je penserai—tout bonnement—que vous êtes un âne, un feignant, un propre-à-rien, un ramolli, un birbe!...