Puis, sans accorder plus d'attention aux jumeaux, elle prit la route qu'avait suivie la Benjamine, la nuit de l'arrivée au Coq-en-Pâte d'Anthime Jovard avec l'enfant et du marquis des Armoises: le corridor qui aboutissait à la cour, l'espèce de poterne secrète qui le coupait par le milieu, et qu'elle ouvrit à l'aide d'un trousseau de grosses clés pendu à sa ceinture, et le couloir qui conduisait à la salle souterraine où nous avons fait assister le lecteur à l'orgie qui préluda au meurtre du colporteur et de Gaston.
Des échos de la fête lui parvenaient par bouffées: rires et cris lointains, refrains et crincrins assourdis. En les écoutant, la vieille femme grommelait:
—Sautez, hurlez, mordez à mon pauvre bien! Si tout le hourvari de cette noce maudite ne recouvrait pas mes projets, comme je vous aurais balayé avec mes ongles et mes dents tous ces meurt-de-faim du village?
Ses clés jouèrent de rechef.
Elle traversa la vaste salle dans laquelle nous avons déjà introduit le lecteur.
A l'extrémité de cette cave, avons-nous dit jadis, il y avait comme une ébauche d'escalier. La veuve en gravit les dix ou douze marches en personne habituée de longue date à ce chemin. En montant, elle marmottait:
—C'est dans une heure que Joseph mettra le feu à la baraque. Je n'ai rien fermé derrière moi pour qu'il pût me rejoindre ici. Les voûtes sont solides. Elles défient l'incendie. Demain matin, si la flamme a fait son œuvre en conscience, j'aurai commencé à hériter de mes enfants...
Sous ses cheveux gris, qui pendaient flasques, sa figure maigre avait un sourire sinistre. Elle continua à penser tout haut:
—Hé! hé! il m'a demandé cher, Joseph, pour m'aider à me délivrer de ces mange-tout de Sébastien et de François!... La moitié de ce que j'ai mis trente ans de ma vie à amasser! Oui, mais la moitié de ce qu'il verra, s'entend: on a le temps de s'arranger.
Au bout des marches, une troisième porte, une porte de fer, s'encastrait dans une solide maçonnerie. Une porte parfaitement plane, sans verrou, boulon, ni serrure. Ainsi cuirassée, elle datait de l'époque où les derniers soldats de l'indépendance lorraine opposaient une résistance désespérée aux troupes victorieuses de Louis XIV, commandées par le maréchal de Créquy. A la suite de la prise de Lamotte, leur suprême boulevard, rasé après un siège héroïquement soutenu, ces hardis partisans avaient établi là une sorte de place d'armes et de dépôt de munitions. Plus tard, les prédécesseurs de Jean-Baptiste Arnould s'étaient servis de ces substructions pour soustraire à la vigilance de la gabelle un entrepôt de sel et de tabac de contrebande.