La veuve avait près de soixante ans.

Une chevelure abondante et d'un blanc de neige sortait de dessous ses coiffes de crêpe et se séparait en deux masses égales sur son front sillonné par une multitude de rides profondes. Ses yeux étaient noirs, vifs, durs et tranchants. Son nez se recourbait en bec de faucon, et sa bouche, affaissée dans les mille plis que creuse la vieillesse, gardait une inconcevable expression d'énergie. On devinait sa haute taille à la longueur de son torse, et quoiqu'elle eût vécu courbée sur toute espèce de besognes, son port restait droit et fier.

Au dire des anciens du village, l'hôtelière avait été, jadis, d'une beauté si mâle et si robuste, que galants et richards s'en étaient venus à l'envi papillonner derrière ses cotillons.

Mais richards et galants avaient perdu leurs peines.

Fille de misérables journaliers, obligés, pour subsister, de glaner et de halleboter (grappiller après la vendange) dans le champ ou la vigne d'autrui,—mariée pauvre à un homme pauvre, après une enfance, une jeunesse abreuvées de toutes les souffrances, de toutes les humiliations qu'engendre l'indigence, la Chassard, à ce qu'il paraît, avait considéré l'honnêteté conjugale dans ce qu'elle a de plus scrupuleux, de plus absolu et de plus complet, comme un moyen certain d'obtenir ce qui lui manquait: l'argent, avec la considération et le bien-être qui en dérivent. Peut-être aussi cette honnêteté lui avait-elle servi à cacher autre chose?

Toujours est-il que la patronne du Coq-en-Pâte n'avait jamais été soupçonnée du moindre coup d'aiguille dans le contrat.

Vêtue d'un casaquin et d'une jupe d'épluche de couleur foncée,—car elle n'avait pas quitté le deuil depuis la perte de son conjoint,—elle tricotait silencieusement. Ses traits avaient une expression soucieuse et sévère. La réverbération de la braise marquait dessus—brutalement—les contrastes d'ombre et de lumière.

La fille aînée, Marianne, cousait près de la table, sur un coin de laquelle ses deux frères jouaient aux cartes.

Grande, taillée en pleine chair et ressemblant à sa mère, Marianne rappelait, dans leur ensemble de qualités et de défauts, ces androgynes aux bras charnus, aux jambes musculeuses, aux reins cambrés, au poitrail ample et volumineusement garni, que les sculpteurs prennent si volontiers pour modèles de leurs statues de la Liberté, et que souvent la République,—contemporaine de notre récit,—convia à personnifier cette déesse «aux puissantes mamelles» sur les tréteaux et sur les chars de ses fêtes nationales. Avec son chignon roux, tordu à grosses poignées sur sa nuque brunie par le soleil, et son profil masculin à la gravité de lignes interrompue par le renflement d'une lèvre moqueuse et sensuelle, elle possédait la séduction de la vigueur surabondante. Le sang est riche en Lorraine, et l'on n'y dédaigne point cette sorte de virago. L'outil à gagner les écus doit, sous peine de casser, avoir un manche solide: Marianne Arnould était solidement emmanchée.

Ses yeux, d'un jaune clair, pénétrants et hardis, avaient, depuis longtemps, incendié les coureurs de dot des environs. Plus d'une fois, ceux-ci, le soir, étaient venus lui donner l'aubade sous les croisées,—histoire de demander l'entrée de la maison. Plus d'une fois, la nuit, ils avaient planté devant la porte de l'auberge ce mai,—enguirlandé de rubans,—qui indique qu'il y a là une fille à marier, et qui invite cette fille à faire son choix librement. Notre Bradamante rustique avait une façon à elle de rembarrer les prétendants: