Dans la rue, tout en prenant la direction du parc Monceau qu'elle comptait traverser pour aller aux nouvelles, chez son oncle, boulevard Haussmann, elle pensait, avec un sourire méprisant, au côté honteux des révélations de Minna, confirmées par celles d'Andrée Vergnes. Cette préoccupation de lucre, cette course à la dot, c'est ce qui l'écœurait le plus. Ainsi pour Dormoy, pour tant d'autres, le meilleur d'elle était sa fortune, ce par quoi elle valait vraiment! Sa pensée droite, son caractère, personne ne s'en souciait. Sa séduction même, — et rien que cette idée déjà lui répugnait, — eût compté pour peu de chose, si l'argent ne l'avait rehaussée de son prestige. Et comme elle avait le défaut d'être fière, son orgueil souffrait.

Puis elle songeait à sa conversation du matin avec son frère. Sans doute il savait, lui aussi! Il connaissait le pesant et malpropre fardeau que Dormoy traînait depuis tant d'années ; peut-être connaissait-il également le passé de Vernières. Et plein de secrète indulgence, — « C'est fâcheux ; après? Avec de l'argent tout s'arrange, » — il avait couvert cela d'un silence complice, lié par cette franc-maçonnerie des hommes qui avant tout cherchent à sauvegarder leur égoïste suprématie. André en demeurait diminué encore dans son estime.

Elle était entrée dans le parc Monceau, suivait une des grandes allées carrossables. Des enfants en train de jouer, babys roses aux cheveux dorés, une adorable fillette qui aplatissait avec sa pelle des petits pâtés de sable donnèrent un autre cours à sa rêverie. Un sentiment de maternité obscure l'emplit d'une émotion douce. Cette stupide Germaine qui déclarait en se mariant ne pas vouloir d'enfants, préférer jouir de sa jeunesse! Et Yvonne, avec son idée de n'épouser qu'un vieux!… Au coin d'une avenue, elle se heurtait presque à un promeneur tout flambant neuf, qui aussitôt s'exclamait, saluait d'un geste large : Dormoy! Un minuscule œillet rouge simulait à sa boutonnière le ruban de ses rêves. Il eut l'air ravi de la rencontre, tourna galamment un madrigal. Il allait justement du même côté, il aurait l'honneur de lui tenir compagnie un moment, si elle voulait bien le lui permettre. Elle accepta, curieuse de le voir dresser ses batteries, jouer jusqu'au bout son rôle. Le peintre, malgré sa feinte désinvolture, semblait préoccupé.

Potins d'usage, racontars et rosseries, ponctués de regrets. Il n'avait pu, toute cette semaine, venir rendre ses devoirs à Mme Dugast, ayant dû s'absenter pour aller peindre un Touraine, les panneaux d'un salon, au château de Fontevrault. Une fantaisie de millionnaire… Habilement il en venait à décrire son existence d'artiste, si solitaire, si triste souvent, malgré tant de relations et de camaraderies. Avec toute sorte de détours et de finesses, il essayait de faire parler Hélène sur ses goûts, ses revenus, la façon dont elle aimerait à vivre. Il fit allusion à Rosay, qu'il avait précisément visité, — quelle belle œuvre, mais une mauvaise affaire? — à la propriété charmante de la Neuville, ce Vert-Logis, dont les grands arbres faisaient une véritable merveille.

— Riche et indépendante comme vous êtes, continuait-il…

Elle l'interrompit, et d'un air candide :

— Voilà bien le monde! Mais, mon pauvre ami, on me fait plus riche que je ne suis, vous savez! Ne parlons pas de Rosay comme placement, n'est-ce pas? — Elle le regarda dans les yeux. — Reste les deux cent mille francs laissés par mon père. De quoi vivre, maman et moi, voilà tout. Car après le départ d'André, nous allons nous débarrasser de notre appartement, trop lourd pour nous seules, et vivre tranquillement au Vert-Logis, une merveille en effet, mais dont il faut payer le coûteux entretien. Que dites-vous de mon indépendance?

Elle savourait âprement l'imperceptible ironie, suivait sur le visage de Dormoy l'immédiat effet de ses paroles. Le peintre était tout oreilles, son éternel sourire de commande aux lèvres. Mais un désenchantement visible pinçait le coin de la bouche, allongeait sa mine. Il se lança dans un dithyrambe sur les bienfaits de la campagne, le charme d'une vie simple. Il n'en eût point voulu mener d'autre. Malheureusement, sauf de trop rares fugues, comme ce récent voyage en Touraine, l'affreux métier, hélas! le clouait à Paris, avec cette nécessité du travail constant. Un peintre de portraits était l'esclave de ses modèles… « Un peintre comme moi, traduisait clairement Hélène, ne peut décemment épouser qu'un sac d'or. » Puis, tout à coup, la grille de l'avenue de Messine dépassée, il prétextait un rendez-vous oublié, rue de Lisbonne, prenait congé presque cérémonieusement, une légère, oh! bien légère froideur dans sa voix tout à l'heure si caressante.

Hélène, seule, avait envie de rire aux éclats. Joli monsieur! Bah! ni plus ni moins que les autres, — un homme, simplement. Cette leçon, qui l'eût franchement amusée, si elle n'avait succédé à de cruelles désillusions, ravivait sa méfiance. Elle ne souffrait du fait de personne, ni de Vernières, — ni de Dormoy, certes! Elle souffrait de tout, et de tous. Elle avait trop vu ces derniers temps la dureté, la sécheresse, la vilenie de l'homme ; elle ne voyait plus que cela, meurtrie dans son amour profond, son culte religieux de la vie.

Elle était arrivée boulevard Haussmann, pénétrait au salon. Personne. Si, pourtant! Près de la fenêtre, quelqu'un qui se tenait debout, regardant la rue, se retourna. Elle reconnut Pierre Arden. Il s'était avancé très vite, il s'arrêta surpris.