Trois jours après, vers une heure, — Yvonne et son mari de retour dans la matinée, — Minna, Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre à la Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère Zoé, roulée avec son fauteuil au coin de la cheminée du salon, devant une flambée, força sa fille à rester auprès d'elle. M. Pierron s'était comme d'habitude retiré dans le cabinet de travail. Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène d'embrasser Yvonne et, docilement, ouvrait la petite table aux patiences, étalait un jeu. Elle s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le visage bouffi exprima une satisfaction sans mélange au toucher des cartes. Hélène, malgré les cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission d'enfant, comme une apparence de petite fille revenue à des amusements puérils, au respect timoré de ses parents. A la pensée qu'elle était unie par les mêmes liens à celle-ci que Mme Dugast à grand'mère Zoé, une sensation étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux femmes qui étaient de sa race, le même sang et la même chair ; mais elle était séparée d'elles par une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon de sentir leur étaient communes ; à peine en partageait-elle encore quelques-unes avec Mme Dugast, grand'mère Zoé lui était presque étrangère. L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle eut, en leur disant au revoir, cette intuition nette : le passé… le passé.
A la Chesnaye, on achevait de prendre le café, Yvonne et tante Portier sur un canapé, les trois hommes — l'oncle, Arden et le comte Soulier — causant et fumant dans une embrasure. Yvonne embrassait Hélène, reprenait le récit de son voyage. Elle avait un air d'assurance et de belle santé, élégamment prise dans une jolie robe, la main lourde de bagues. Elle les faisait admirer : celle-ci, la turquoise, venait de Florence, et cette autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite. Des maisons froides, des rues sales. Quant aux tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau, mais c'était bien ennuyeux!… Elle jeta, d'un ton despotique :
— N'est-ce pas, Henri?
Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à contre-jour, lorsqu'il l'avait saluée, s'approcha vivement. Était-ce le même homme? Il était parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son âge. Seuls les favoris noirs essayaient de faire illusion. Ses paupières rougies, son teint flasque, son regard atone disaient irrémédiablement le vieillard. La flamme était éteinte, le pantin cassé.
Yvonne n'attendait même pas son acquiescement, le renvoyait d'un petit geste. Et devant tante Portier béate et charmée, elle continuait son bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire la connaissance de Minna dont les journaux venaient d'annoncer le prochain départ pour l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait, avec une modestie qui lui gonflait les joues, le fonctionnement philanthropique de l'usine : soins et secours aux accouchées, aux malades, caisses de prévoyance et de retraite, etc., etc…
Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait debout, prétexta le légitime besoin de prendre quelques instants de repos, après ces quarante-huit heures de chemin de fer.
— Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une pitié affable.
Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont les travaux tiraient à leur fin.
— Vous m'excuserez, mon cher ami? fit M. Dugast. J'ai plus de vingt lettres en retard.