— La cloche! Faut que je parte! Nous sommes quatre maintenant. Y a du travail, Flénu.
Elle retombait, épuisée, tandis que la vieille bordait l'enfant. Hélène dit à voix basse, en mettant de l'argent sur l'angle de la cheminée :
— Je vous envoie le médecin, je reviendrai.
Dehors, inquiète, elle appela un gamin :
— Cours à la Neuville, et ramène le docteur Hulin pour Marthe Flénu. Tu diras que c'est moi qui l'appelle.
Elle avait d'autres misères à soulager. L'affreux début! Une vaillante, cette petite femme!… La vieille, l'homme, elle les faisait vivre. Dire que tout reposait sur sa frêle santé, sur son acharné travail! Elle entra chez les Lepillier. C'était navrant.
La fille, Berthe, une paralytique de seize ans, gisait sur un grabat. Un corps de larve, une figure émaciée, des yeux trop grands où toute la vie affluait. Une horreur les dilatait. Dès qu'elle reconnut Hélène :
— Oh! mademoiselle, sauvez-nous, sauvez maman!
Et cramponnée aux mains de la jeune fille, elle raconta en sanglotant la scène odieuse qui venait de se passer ; c'était tous les quinze jours la même chose ; sa mère gagnant le pain à l'usine, son père vivant à Hautneuil, avec des gueuses, n'apparaissant, ivre, que les lendemains de paye, pour rafler les trois quarts du salaire, vider la huche, piller tout. Il était venu ce matin, l'avait bousculée, voulant lui faire dire s'il n'y avait pas une pièce de cent sous cachée. Il avait emporté, pour la vendre, une bonne couverture donnée par Hélène.
Cette tyrannie du mâle, frémissante, elle l'exécra. Comment de pareilles monstruosités étaient-elles encore tolérées, mieux, protégées par la loi! Ainsi, cette brute pouvait à sa guise s'affranchir de tout devoir, voler ces malheureuses, boire en alcools infects les misérables sommes qui pour elles étaient le remède, la vie! Ah! ce maudit Hautneuil, attaché comme un ulcère au voisinage de Moranges, ce village de cabarets et de bouges, où les mauvais sujets et les drôlesses de l'usine allaient sans cesse faire ripaille! Son chagrin fut d'autant plus vif qu'elle admirait l'honnêteté, le courage de « l'Abeille », comme on surnommait la Lepillier.