Une ombre glissa sur son visage fier et charmant, si mobile que toute sensation forte, tout choc d'idées l'animaient d'une attention brusque, d'une vie intense. Le soleil d'août, dont la splendeur encore haute baignait de feu les chaumes et les prés, atteignait maintenant le coin du wagon. La lumière nimbait les cheveux blonds de la jeune fille, la broussaille fine de sa nuque ; un trait d'or accusait le contour du profil au nez droit, aux lèvres sinueuses. Elle portait dans ses yeux l'orgueil de ses vingt et un ans, pleins d'espérance et de foi. Son buste souple s'élançait, gonflant la blouse de soie bleue, à col d'homme ; tout elle, ce mélange de hardiesse virile et de grâce féminine.
Minna Herkaërt la regardait avec tendresse. Sous un front haut et large, modelé par la pensée et le rêve, ses yeux froids, d'admirables yeux d'un gris d'acier, luisaient. Leur éclat perçant, la barre des sourcils noirs, le nez en bec d'aigle, le menton carré révélaient une volonté tenace, un âpre besoin d'action. Et le corps dessinait, sous un costume tailleur de rude drap violet, sa forte ligne, encore belle. Elle fit craquer ses doigts osseux, qui avaient manié la plume et l'outil.
— Vous songez à demain, chère petite?
— Oui, dit Hélène avec un redressement de tête joyeux qui secouait le passé, défiait l'avenir, — demain, je serai majeure et libre!
— Oh! libre!… fit Minna, en hochant le menton, de ce hochement particulier où tenaient, dans un silence, tant d'opinions douloureuses, d'espoirs déçus, toute la fatigue encore vaillante qui pâlissait son visage, sous ses cheveux gris.
Hélène se récriait :
— On est libre, lorsqu'on le veut! Est-ce que votre vie n'est pas le plus bel exemple d'indépendance et de courage, cette vie qui a fait de vous l'apôtre des femmes nouvelles?
Minna, pour toute réponse, sourit d'un air las. Hélène remarqua l'expression de mélancolie et de doute qui faisait tomber le coin de la bouche, soulignait les rides du teint fané. Quel exemple pourtant qu'une vie pareille! Une enfance souffreteuse à Londres, au milieu de frères et de sœurs criant la faim, la brutalité d'un père ivrogne, la servitude hébétée de la mère, la férocité dédaigneuse de la grande ville hurlant autour de l'âtre froid ; pas un regard ami, pas une main secourable. Minna fuyait cette geôle, entrait bravement en service et, d'une place à l'autre, harassée par la dureté des maîtres, elle trouvait enfin, à dix-sept ans, une protection dans une excellente vieille femme, qui la recueillait. Là, encouragée, soutenue par une incroyable bonté, elle commençait cette éducation qui, à force de zèle patient, de labeur acharné, devait faire d'elle une femme supérieure, l'égale des penseurs et des écrivains les plus distingués. Mistress Welvart lui laissait en mourant six mille francs de rente ; et Minna, à qui pas un homme n'avait jusque-là songé, se voyait entourée soudain d'amis, d'épouseurs. Écœurée, elle se jurait de rester indépendante. Avec ses ressources accrues par le travail, elle vivrait à sa guise, soulagerait des malheureux. Tour à tour conférencière applaudie, insultée, à Londres, Paris, Berlin, agitatrice en Irlande, infirmière à Plewna, elle allait pour la seconde fois, lors de l'exposition de Chicago, porter la bonne parole aux femmes américaines ; elle publiait sa fameuse lettre : Le Droit des femmes ; elle était une des inspiratrices du Congrès féministe de Paris en 1896. A présent son journal, l'Avenir, absorbait tous ses soins.
— Ne m'avez-vous pas toujours dit, reprit Hélène avec chaleur, qu'une femme respectueuse de ses devoirs peut revendiquer le front haut la conquête de ses droits?
— Certes, ma pauvre enfant! Mais combien le peuvent? dit Minna. N'oubliez pas que vous êtes une privilégiée. Malgré les idées arriérées de vos parents, grâce à votre tante…