— Ce n'est qu'une injustice de plus! En quoi l'homme est-il moins coupable que la femme?

M. Pierron haussa légèrement les épaules. Il n'entrait pas dans cet ordre de considérations. La loi est la loi.

— Voyons, grand-père, mais c'est odieux, tout simplement! Comment, une malheureuse a été entraînée, et le complice, l'auteur, oui, l'auteur de la faute sera moins châtié qu'elle? C'est absurde! C'est le responsable qu'on épargne, c'est la victime qu'on écrase. Comment, vous donnez à la femme une éducation telle, qu'elle ne peut pas toujours trouver en elle la force de résistance ; vous-même vous lui avez façonné une âme incomplète et futile, vous vous êtes depuis des siècles bornés à en faire un être de séduction, une compagne de plaisir ; et en même temps vous exigez d'elle les vertus les plus élevées, les plus constantes, abnégation, dévouement, pureté! Cette femme, trop souvent inconsciente, c'est votre œuvre : quelque chose ne proteste-t-il pas en vous quand vous la frappez? Et ce n'est pas seulement parce que Germaine est ma cousine, parce que je condamne André, Du Marty même ; — est-ce que cet imbécile n'aurait pas mieux fait de s'occuper de sa femme que de ses chevaux? — Non, j'ai toujours été profondément révoltée de cette iniquité : s'agit-il de nos intérêts et de nos droits, ah! nous sommes des mineures ; mais dès que par malheur nous lésons les vôtres, nous voilà majeures, vite vous nous punissez! Germaine en prison! Une barbarie pareille! Comment a-t-elle pu rester dans nos lois, dans nos mœurs? Même pas un châtiment, une vengeance, et la plus dérisoire, la plus lâche! Est-ce qu'entre deux êtres humains, liés par un contrat librement accepté, librement consenti, le divorce ne suffit pas? De quels droits cette tyrannie brutale, exercée sur le plus faible?

M. Pierron interrompit :

— Il me déplaît de discuter de tels sujets avec toi, tu me forces cependant à te dire que la faute de la femme peut avoir des conséquences si graves…

— Raison de plus pour se séparer bien vite, dignement. Je trouve, moi, la trahison de l'homme déshonorante, d'autant plus déshonorante qu'il est le chef de la famille, le gardien de l'honneur commun. Pourquoi cette éternelle inégalité? Il fait bon naître homme.

D'un coup sec, M. Pierron claqua les feuillets du Code en les refermant comme d'inexorables tenailles.

— Causons sérieusement, fit-il.

Ce furent de nouvelles lamentations de Mme Dugast et de la tante Portier, récriminations vaines, résolutions subites aussitôt abandonnées. M. Pierron, supplié par Hélène de s'entremettre, de tenter une démarche auprès de Du Marty, refusa net : égoïsme de vieillard? réserve d'ancien magistrat? Peut-être aussi cette conviction ancrée chez les gens de justice que le temps arrange tout : les événements d'eux-mêmes se modifient, la colère s'use, on réfléchit. Il partait enfin ; la tante Portier, dont le coupé attendait en bas, se leva en même temps, elle le mettrait chez lui en passant ; sitôt rentrée, elle renverrait Édith. On n'avait rien décidé.

Restées seules, Hélène et sa mère se contemplèrent, dans un silence d'effondrement. Comment tout cela tournerait-il? Mme Dugast joignit les mains, douloureusement :