A la dérobée, elle jetait un regard incisif sur Hélène, qui cette fois n'eut plus de doute. Cette vieille depuis longtemps avait dû la suivre, l'épier. Absorbée et muette, Henriette Leroy de son lit suivait avec attention, à travers le récit de sa mère, l'histoire si cruellement vécue, si souvent ressassée. Elle eut un geste de crainte, supplia :
— Tais-toi, mère!
Mais la Cagnarde était lancée :
— Oui, vous le connaissez peut-être? Vernières qui s'appelle… C'est un nom de gredin, il mérite d'être su! Pendant quelques mois jusqu'à la naissance du petit, ça a bien marché. On avait renvoyé ma fille du château, mais il venait encore la voir en cachette, à Périgueux ; il lui donnait quelques sous. Puis le petit est né, alors les visites ont cessé. Et pour l'argent qu'il devait envoyer tous les mois, vas-y voir! Au bout de six semaines, plus personne. Et pourtant pas moyen de renier l'enfant. Tout son portrait. On le sait bien, à Périgueux! Mais si vous le connaissez, ajouta-t-elle sans faire semblant d'y toucher, peut-être bien que vous l'avez remarqué? Maintenant, m'sieu le vicomte habite Paris. Alors, nous l'avons suivi pour le relancer, pour lui faire honte. Mais les riches font ce qu'ils veulent! Ils se moquent des pauvres gens ; ce qu'il lui aurait fallu, c'est une balle dans la peau!
Les trois femmes, groupées autour du lit de douleur, regardaient la malade avec une commisération plus forte que leur méfiance. Une pensée grave assombrissait le beau visage réfléchi de Minna, habituée, mais non résignée à la souffrance humaine ; Mme Hopkins frémissait de révolte, tandis qu'Hélène, soulevée de dégoût contre le misérable qu'elle avait cru aimer, sentait à la vue de cette sœur lamentable une compassion infinie lui jaillir du cœur.
Henriette, devinant obscurément peut-être leur sympathie trouble, se mettait à parler, à parler de sa voix traînante, intarissablement. Abandon, solitude, privations, tous ses chagrins anciens, toute sa misère présente lui remontaient aux lèvres en paroles monotones, d'un insondable découragement :
— Ah! sans le petit!… Mais il est si beau, si intelligent… Si vous saviez tout ce que j'ai supporté. Ça n'est pas drôle, la vie! Jamais on ne croirait qu'il y a des hommes aussi lâches. Abandonner sa chair, un enfant qui est son image! Le laisser avoir faim, avoir froid. Tromper une pauvre femme, puis, quand on l'a mise dans le malheur, tourner le dos, mentir. Au bout de trois mois, quand j'ai vu que je ne recevais plus rien, je lui ai écrit, je l'ai prié, menacé. Pour toute réponse, le commissaire de police. Mme la comtesse est venue avec son fils, elle m'a reproché d'être la cause du scandale ; c'est moi qui avais été chercher cet innocent, et n'a-t-elle pas eu le front de me dire : « Et cet enfant! sait-on seulement de qui il est? » C'est beau, n'est-ce pas, pour une grande dame? Alors comme je n'avais pas de preuves, le commissaire m'a dit de me taire. Je ne savais pas, moi ; la recherche de la paternité est défendue. Il m'a dit que si je voulais faire du chantage, on me mettrait en prison. J'ai pris mon mal en patience, j'ai travaillé, pour nourrir le petit. Comme j'étais trop faible, pas moyen de me remettre domestique. J'ai essayé de faire de la couture, je gagnais dix sous par jour, maman m'a aidée. Et puis les maladies sont arrivées. Un soir que je n'avais rien mangé depuis deux jours, j'ai suivi cet homme en lui demandant du pain. Il a appelé un sergent de ville. J'ai crié. Il a fallu encore aller chez le commissaire de police. Il y est venu tout seul cette fois, il avait de beaux habits, son air fier. On ne m'a pas seulement laissé parler. Si je recommençais, mon affaire était faite : Saint Lazare! Tout le monde contre les faibles. Ah! quand les riches n'ont pas de cœur! Qu'est-ce que vous voulez, on est sans force, il n'y a plus qu'à mourir.
Son bras retomba comme un ressort brisé ; elle se laissa aller sur le traversin, anéantie. La Cagnarde gémit avec rage : — Ah! mon Dieu, si c'est possible! tandis que Mme Hopkins tournée vers Henriette disait charitablement :
— Prenez courage. Si votre histoire est vraie, nous ne vous abandonnerons pas.
Vraie, l'histoire? Hélène certes n'en doutait pas. Rien qu'à ce qu'elle éprouvait, à cette émotion profonde, où tant d'indignation se joignait à tant de mépris, elle savait bien que ces femmes n'avaient pas menti ; d'ailleurs, le visage de la Cagnarde parlait, avec son expression d'amer chagrin, de vengeance satisfaite. Sans doute elle se réjouissait à la fois du tort qu'elle causait à leur bourreau et de la peine qu'elle devinait sous l'air impassible d'Hélène, de cette belle et riche demoiselle qui volait la place de sa fille… « Celle-là, au moins, tu ne l'épouseras pas! Et toi, ma petite, tu peux souffrir! »… Oui, Hélène souffrait ; elle souffrait d'avoir été trompée, d'avoir failli l'être davantage ; mais elle souffrait avec courage, avec un obscur et indicible soulagement aussi, à l'idée que cette douleur faisait justice en elle de la basse manœuvre de Vernières, justice surtout de son infâme conduite à l'égard de ces malheureuses.