— Le poulet n'était vraiment pas assez cuit, ce soir…

III

C'était, dans le vaste hall de la galerie Petit, sous le jour tamisé qui tombait des hautes baies donnant sur la rue Godot-de-Mauroy, une atmosphère surchauffée où le vernis des tableaux se mêlait aux parfums des robes, un brouhaha discret, un va-et-vient de messieurs à belles guêtres et à chapeaux luisants, de femmes très élégantes. Les visages roses souriaient sous les voilettes claires ; froufrous et caquets, flirts et débinages ; on s'abordait, on se saluait, comme dans un salon.

Tout ce monde semblait venu là pour le plaisir de se rencontrer, de potiner dans les coins ; cependant l'œuvre complète de Dormoy couvrait les murs d'un disparate assemblage de cadres trop beaux tout battant d'or neuf et de peintures variées, d'un faire habile et médiocre. Toiles de toutes tailles, où s'accusait la dispersion prétentieuse d'un effort asservi à la mode, d'un talent en quête de succès faciles. Un Chilpéric barbu, expirant aux pieds de Frédégonde, voisinait avec des artilleurs jouant au bouchon ; une énorme vache laitière, dans un pré, semblait hypnotisée par le portrait de Mme la marquise de K… sur fond rouge de tenture blasonnée. Mais un grand tableau surtout faisait sensation : une académie de jeune femme vue de dos, offrant au regard des rondeurs exagérées, d'un rose de fraises écrasées dans de la crème.

Au milieu des groupes se démenait le jeune maître en personne, barbe rutilante sur une cravate prune de Monsieur, Dormoy lui-même, avec sa courtoisie cavalière, sa fausse modestie suant un vaniteux désir de plaire. Il abandonna précipitamment trois dames pour s'élancer au-devant du secrétaire particulier du ministre de l'instruction publique et des Beaux-Arts, un jeune homme à l'air actif, aux yeux intelligents. Dormoy entourait d'une déférence marquée ce puissant du jour, le guidait soigneusement vers les pièces capitales de son exposition. Dans son désir ardent, son prurit du ruban rouge, il oublia de reconnaître un noble peintre vieux et pauvre qui l'avait obligé autrefois ; mais apercevant l'illustre dessinateur Prigent, il en fit immédiatement les honneurs au jeune secrétaire.

Un flot d'arrivants poussait sans relâche la grande porte vitrée, tout ce qu'à force de dîners, de présentations, de visites, Dormoy avait pu racoler de curiosités banales et de camaraderies envieuses. Un chapeau noir et deux chapeaux en tulle blanc garnis d'œillets apparurent : tante Portier, Germaine et Yvonne. La vieille dame était un peu gênée de sa personne, elle eût préféré ne pas s'exhiber avec ses nièces, au moment où chacun, lui semblait-il, commentait l'histoire de Germaine ; mais le sentiment du devoir l'avait emporté : Yvonne, joyeuse de vivre, cambrait son buste charmant, son corps jeune, dans une toilette de drap glycine. Quant à Germaine, plus jolie que jamais, elle arborait une longue tunique souple de cachemire vert-Nil à dessins effacés. Sa sérénité était sans égale. On chuchotait à leur passage. Des face-à-main se braquèrent. Une dame au nez impertinent ne put réprimer un : « Quel aplomb! » Germaine affrontait tranquillement cette curiosité, soutenue autant par son inconscience naturelle que par le sentiment qu'il faut avant tout, dans le monde, tenir tête, ne jamais paraître atteint.

Elles allaient droit au portrait d'Yvonne ; la jeune fille examinait du coin de l'œil l'image flatteuse, assise sous les tilleuls de la Chesnaye, dans une pose savante. Elle se retourna d'une pièce ; quelqu'un venait de lui murmurer à l'oreille :

— Comme ça pâlit près du modèle!

C'était la voix du petit Schmet, flirt no 1. Il pérorait un moment, plein d'assurance dans sa barbe frisée ; mais son prestige s'évanouissait soudain… Flirt no 2, le lieutenant de Céry venait de surgir. Il avait, bien que de semaine, déserté Saint-Germain ; le pansage se ferait sans lui ; et, lissant d'un air galant sa longue moustache, il mettait légèrement aux pieds d'Yvonne l'hommage de son indiscipline. Un troisième personnage, au déplaisir visible des deux premiers, renforçait le groupe : le comte Soulier, flirt no 3. Il avait encore rajeuni. Ses favoris d'un noir d'encre s'enlevaient sur des joues raffermies ; des sourcils noirs, le crâne rose et frais. Toute sa personne disait l'amoureux sur le retour, le vieillard cramponné à la volonté de séduire. Une jalousie inquiète perçait sous son extrême amabilité, — crainte superflue, l'immense fortune du comte lui donnant sur ses deux concurrents une avance considérable. Il y parut à la faveur marquée d'Yvonne, à la subite maussaderie des flirts 1 et 2.

Dormoy les aperçut, s'empressa, comme s'il n'eût rien voulu perdre des compliments qui lui étaient dus. Tous le félicitaient à l'envi, et, gonflé de plaisir, il désignait tour à tour, d'un air négligent, cette toile, cette autre, puis cette autre encore. Il passa rapidement devant la « femme vue de dos », par une discrétion dont la tante Portier, choquée à l'étalage de tant d'appas, sut apprécier la délicatesse. Puis, s'excusant, il les lâcha pour aller faire sa cour à un critique en arrêt, dont il apercevait les cheveux gris entre le portrait de la vache laitière et celui de Mme la marquise de K…