En attendant, il fallait que la femme isolée pût vivre! Pour toutes, quelle difficulté, aussi bien pour les humbles à qui leurs bas métiers n'apportent même pas, au prix de tant de peines, le pain quotidien, que pour les privilégiées qui peuvent aborder les carrières libérales! Partout, elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence féroce de l'homme. Que de professions encore fermées, que de préjugés et de barrières! Et songeant à cette nécessité qui poussait hors du foyer tant de femmes que l'homme ne protégeait plus, Hélène comprenait alors, même en ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations, les revendications de toutes, même des plus intransigeantes. C'est à de pareilles minutes qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie, les sensibleries amères d'une Sophie Grœtz, les programmes spéciaux d'une miss Pelboom. Il y avait au fond de ces outrances une raison d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène d'âme, un endurcissement du corps aux fatigues, à la marche, ne donnerait à la jeune fille française des nerfs assez équilibrés, des muscles assez forts pour les souffrances de la vie et les épreuves de la maternité. Toute une éducation à faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire.
Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée par tant de zèles maladroits? Une Mme Morchesne suffisait à neutraliser l'effort patient d'une Minna. Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de l'homme, que ce ne fût pas par une imitation servile ; qu'elle restât femme avant tout, sans rien abdiquer de son charme intime. Que loin de prétendre à n'être qu'un garçon manqué, la femme nouvelle s'efforçât de ressembler, par bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec Minna qu'il fallait poursuivre ardemment tout ce qui est conforme à la justice, se garder soigneusement de ce qui est contraire à la nature. Il fallait que les femmes se créassent, non une forme, mais une âme nouvelle.
Puis, en un retour sur elle-même, songeant à son propre sort, à l'épreuve qu'avait été l'aventure de Vernières, elle se demandait comment régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter en elle de sève féconde. L'exemple de Mme Sassy, de Minna l'enthousiasmait ; elle saluait en elles de véritables apôtres. Mais au profond de son être une voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette œuvre de sacrifice et d'abnégation purs ; dans ses veines bouillonna l'instinct inavoué qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible besoin d'aimer et d'être aimée, l'idée aussi qu'elle pouvait, en créant un foyer, remplir la tâche pour laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait ce bonheur d'être riche, de pouvoir se marier selon son goût, — une obscure et noble tâche.
Le bruissement d'une robe de soie lui faisait lever la tête. Mme Dugast allait et venait par la pièce, redressant un bouquet, déplaçant un fauteuil.
— Là, tout est bien. Dormoy peut venir.
L'offre gracieuse du peintre, son insistance à entreprendre un portrait de sa vieille figure, — Hélène pourrait ainsi conserver d'elle un portrait ressemblant, — flattaient vivement Mme Dugast. Elle trouvait le peintre un véritable homme du monde, lui découvrait chaque jour des qualités nouvelles ; la perspective prochaine du ruban rouge augmentait encore son estime.
— Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes. Il connaît le ciel et la terre.
Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques jours lançait à tout propos des phrases de ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie, toujours en quête innocente d'un gendre. Son échec pour Vernières ne l'avait en rien découragée. Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à Dormoy ; il gagnait à être fréquenté. Le succès de son exposition venait de le mettre en valeur, et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de la fortune ; — elle le tenait de bonne source.
— Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa franchise. Il a une façon de vous regarder bien en face… Un homme comme cela ne doit pas savoir mentir.
La remarque, cette fois, tombait juste : ce qui plaisait précisément à Hélène, c'était cette cordiale liberté d'accent, cette netteté d'allures.