Que de drames muets dans l’âme de praticiens intègres, que de sourdes révoltes ! Que de reproches amers qui ne franchissent pas les cloisons d’une chambre ou d’un cabinet de consultation ! Pris entre sa conscience d’homme et sa conscience professionnelle, le médecin ne risquera pas le blâme de ses confrères, le discrédit jeté sur sa carrière, un procès perdu d’avance, l’amende, la punition exemplaire ; car il serait puni, oui, pour avoir fait son devoir de citoyen, sauvé une ou plusieurs santés humaines.
Et voyez l’illogisme, l’absurdité de la loi inconsciente au point d’en apparaître monstrueuse.
Non seulement elle favorise le mariage d’un avarié dangereux, d’un tuberculeux avancé, puisqu’elle force à se taire le seul homme qui pourrait l’avertir et l’empêcher, mais elle exige la consommation de ce dommage public. Elle veut que l’avarié continue à avarier sa femme et ses petits, car l’avarie n’est pas encore un cas de divorce formel, dépend de procédures coûteuses, longues, de dénis de justice toujours possibles, d’assistances judiciaires souvent refusées.
Quant au tuberculeux, au nom d’une fausse pitié, elle lui livre la femme, les enfants nés, à naître. Elle se refuse à les délivrer. Elle repousserait toute demande en divorce de ce chef. Tout autant, maintient-elle le carcan conjugal s’il s’agit d’un demi-fou ou d’un fou tout entier. Fût-il interné dans un asile ou une maison de santé, y croupit-il depuis vingt ans, trente ans, pas d’espoir, pas d’évasion. Le mariage à perpétuité.
Tout autant pour l’alcoolique vomissant les injures, frappant en brute les siens. Chose inouïe : on dirait que la loi se désintéresse du mariage dans ses meilleures comme dans ses plus funestes conséquences. Elle semble dire : « Pour se marier, il faut l’autorisation de vos parents, du commissaire de police, du maire, de votre concierge. Et puis, débrouillez-vous. Du moment que vos paperasses sont en règle, cela ne me regarde plus ! »
Et chaque jour, autour de nous, un incroyable amas de misères et de douleurs palpite, proteste, se tord en gémissements et en impuissantes malédictions. Un seul homme pourrait intervenir à temps, et cet homme ne le peut pas : la loi le lui défend.
Émus de cette situation aussi cruelle qu’absurde, des médecins se sont demandé si l’on ne pouvait y remédier. Et l’un d’eux, le docteur Cazalis, il y a une vingtaine d’années, a proposé que les fiancés apportassent à la famille dans laquelle ils vont entrer le certificat médical constatant qu’ils sont aptes au mariage, et qu’en tout cas, aucune tare contagieuse ou de nature à rendre l’union intolérable ne les démontre impropres à leur mission.
Ce serait en effet une solution. Et si elle entrait dans les mœurs, les mœurs ne pourraient qu’y gagner. Malheureusement, le diable ne perdant jamais ses droits, l’union libre bénéficierait — si toutefois, on peut employer ce mot — de ce que perdrait le mariage ; et à côté de celui-ci fourmilleraient quantité d’unions irrégulières, viciées par la maladie, les tares mentales, refuge de tous les invalidés du lien légal, de tous les infirmes non reconnus valables pour l’hyménée.
Qui en pâtirait ? Les enfants, encore et toujours.
Puis, on aurait beau jeu à opposer les inconvénients et les dangers de cette conscription d’un nouveau genre, à en signaler les côtés comiques. Les excès, les abus se montreraient vite. Tout pesé, il ne semble pas que le certificat médical puisse revêtir un caractère d’autorité publique. C’est alors que le mariage, déjà tardif, déjà peu enthousiaste, deviendrait une institution précaire à laquelle l’État serait forcé d’allouer des primes. Par amour-propre, par méfiance, par crainte de l’avis du médecin, que de jeunes gens se soustrairaient à une obligation désagréable et préféreraient séduire, sans risques, des femmes qu’ils se promettraient de lâcher le jour où elles auraient cessé de leur plaire.