Jamais, en effet, la famille n’aura eu besoin de se constituer sur des bases plus solides par la stabilité et la continuité. Jamais, après un pareil bouleversement qui a livré tant d’enfants à eux-mêmes, aux tentations de la paresse et de la rue, n’apparaît plus indispensable d’assurer, à ces consciences encore débiles, une direction parentale consciente, une sûre et ferme protection morale. Et tout témoigne que, par une antinomie fatale et irrésistible, le mariage d’autrefois, déjà ébranlé, va subir, subit déjà une crise formidable.

Momentanée ? Je ne crois pas. On ne goûte pas impunément à la liberté. Et les conquêtes qu’elle sanctionne restent acquises. La femme redeviendra de moins en moins l’esclave de l’homme. Une minorité reprendra le joug, la majorité, point. La femme défendra non seulement les avantages gagnés dans l’ordre économique, mais ce qu’elle considérera comme la justice pour ses droits civils. Et les heurts rudes et peut-être cruels, qui résulteront de conflits maritaux certains, l’irriteront sans la soumettre, la pousseront à s’affirmer encore plus un être, sinon égal, du moins équivalent à l’homme.

C’en sera fini de l’infériorité humiliante consacrée par le Code, sous diverses formes : obéissance, devoir conjugal, pénalités de l’adultère. La femme n’acceptera plus que son mari ait une excuse valable à la tuer, s’il la surprend avec un amant. Elle se révoltera à l’idée qu’il puisse réclamer encore, — le Code n’a point abrogé l’article 337, — son emprisonnement comme pour une voleuse. Elle ne supportera pas davantage l’idée de faire, sans tendresse, abandon de son corps au mari, et de subir des grossesses auxquelles sa volonté n’aura point eu de part. Elle jugera révoltant le devoir conjugal que ne purifie pas un peu d’affection, ou que ne justifie pas l’élan réciproque du désir ou de la procréation.

Et si, épouse, elle entend être traitée avec égards et loyauté, mère, elle réclamera sa part d’autorité dans l’éducation de ses filles et de ses fils. Aujourd’hui l’homme décide. Seul, il peut envoyer ses enfants soit dans une école religieuse, soit au lycée. Seul, si l’enfant se rebelle, il peut exercer le droit de correction et le faire emprisonner dans une maison spéciale. La femme n’acceptera plus son rôle d’îlote. Elle l’acceptera d’autant moins qu’elle se sera rendu compte que, dans la procréation, son rôle est, sinon prépondérant, du moins le plus méritoire, le plus pénible et le plus sacrifié.

Compagne et associée dans le mariage, la femme enfin, à juste titre, voudra ne plus être victime de contrats qui inféodent ses biens au bon vouloir, au caprice, aux déprédations du mari et l’exposent à la ruine, elle et ses enfants, sans qu’elle puisse s’y opposer.

Le vieux mariage ne se rajeunira et ne s’assainira que dans la conscience de la liberté mutuelle qu’y apporteront l’homme et la femme. C’est un mouvais moyen que la contrainte pour plier les individus, car ils ne songent dès lors qu’à l’éluder ; et la fréquence des adultères, jadis surtout masculins, aujourd’hui réciproques et en plus grand nombre féminins, en fait foi.

Entre l’union libre et le mariage libéré, il n’y a pas d’hésitation possible ; et si le second semblait, ce qui n’est pas démontré, inférieur au mariage d’autrefois, mieux vaudrait qu’il perdurât sous cette forme que de disparaître peu à peu, comme une vieille machine grinçante, boiteuse et disloquée.

LA FEMME MARIÉE ET L’OBÉISSANCE

Le Code crée aux époux, à côté de devoirs égaux, fidélité, secours, assistance, des devoirs illégaux : à l’homme la protection, à la femme l’obéissance.

Partage dolosif, car si trop souvent la protection de l’homme est illusoire, l’obéissance de la plus faible est trop réelle, et permet au protecteur tous les abus de la force physique et de l’autorité légale.