Leur propre vie s'organisa, s'équilibra au bout de quelques mois.

* * * * *

André se résignait presque à son bureau. Toinette s'habitua à employer les heures de solitude. Elle s'installait dans sa chambre, près d'une fenêtre dont, avec curiosité, par désoeuvrement, elle relevait le rideau, si quelqu'un traversait la cour. Elle faisait quelque tapisserie ou lisait. Mais le goût des livres ne lui était pas encore venu; la diversité des oeuvres la stupéfiait, et toute tension d'esprit lui était pénible. Souvent même, elle ne pouvait suivre les conversations qu'André tenait avec elle; passé un certain point, elle manquait d'attention, perdait le fil; souvent elle posait des questions qui embarrassaient son mari. D'autres fois, des mots qu'elle n'avait jamais entendus frappaient son oreille, et leur sens inconnu la tourmentait, sans qu'elle osât s'informer.

Le retour d'André vers cinq heures, la tirait d'une demi-torpeur où elle vivait. Elle le caressait, à table lui disait souvent les histoires de la maison, recueillies par Mme Ouflon; ou ils s'ébahissaient sur le prix des choses et la cherté du ménage. Mais ces riens ne leur paraissaient pas dénués de poésie, parce qu'ils étaient mêlés à leur vie même, qu'ils faisaient, en quelque sorte, partie d'eux-mêmes.

Toinette d'abord avait soutenu une correspondance assidue avec ses parents, mais les Rosin répondirent très mollement. Le père, tous les deux mois, n'exprimait que des pensées banales et soporifiques. La mère n'avait pas le temps. Quant à Berthe, secouée par le mariage de sa soeur, elle semblait retombée à une apathie provinciale. Elle n'avait rien à dire, ne voyait rien qui pût les intéresser; son coeur et son esprit s'étaient rendormis.

Mme de Mercy dînait souvent chez ses enfants; eux aussi, chez elle.

Après cinq ou six mois de bons rapports entre la mère et la fille, les caractères peu à peu reprirent leur naturel. Celui de Toinette montra ses défauts. Elle était très jalouse, redoutait que son mari ne subît l'influence maternelle. Mme de Mercy, conseillère, prêchait l'économie. Il eût fallu que Toinette fût bien avisée et prudente, pour ne pas avoir ni montrer d'amour-propre.

André, dont les sentiments les plus intimes, les plus délicats, étaient en jeu, se tut, gardant une neutralité dont ne pouvait s'accommoder personne. Par égard encore pour lui, sa mère et sa femme gardèrent le silence, imitèrent sa froideur; seulement, si Mme de Mercy souffrit sans se plaindre, Toinette sans parler, leur visage, leurs regards, leur mutisme avaient une cruelle éloquence. Toinette avait des raidissements d'âme, des entêtements de silence cruels. Puis ces bouderies se résolvaient en sanglots rageurs. Toute seule, Mme de Mercy versait des larmes rares et âcres. Qui des deux avait raison? Aucune, toutes deux. Toinette était injuste, et se défiant à tort de son mari. Mme de Mercy était trop timorée; ses conseils, fatigants à la longue, étaient sans portée, parce que ce n'étaient qu'insinuations et réticences.

Tout à coup Mme de Mercy crut avoir l'explication de ce changement:
Toinette était enceinte.

Cela suffit pour que sa belle-mère oubliât tous ses griefs. Malheureusement la grossesse ne faisait qu'accroître chez la jeune femme, les dispositions naturelles de son caractère.