Seule Mme Ouflon se prêtait avec regret à ce changement de vie; sa dignité en était offusquée. Elle commença à négliger son service et parut absorbée. Elle cassa de nouvelles assiettes avec un mépris tranquille, comme si elle en avait plusieurs services de rechange. Tous les jours le facteur lui apportait une lettre, et, dès qu'elle l'avait lue, Mme Ouflon fondait en larmes, puis essuyait ses yeux rouges et grimaçait de bonheur. Elle mettait plus de distance entre ses maîtres et elle. Elle reparlait plus que jamais du temps où elle était dame, et de sa propriété dans le Nord, et de son mari, qui l'avait battue et ruinée; elle s'animait à ces détails, les ressassait avec satisfaction, comme si rien ne lui avait été plus agréable.

L'avant-veille de leur installation définitive, et comme il ne restait plus dans l'appartement quitté que les gros meubles et les malles, Toinette et André, assez intrigués, entendirent sonner à la porte.

Mme Ouflon, parée d'un cachemire, ornée d'un chapeau, et les mains dans le manchon jaune, fit la révérence et entra.

—Excusez-moi, madame,—dit-elle avec cérémonie, et passant dans le cabinet de travail, elle s'assit sur une chaise qu'on ne lui offrait point. Là, prenant un air de visite, souriante, elle dit, avec beaucoup de dignité:

—Mon fils est nommé sous-chef de gare, madame, j'irai le rejoindre demain. Quels regrets pour moi d'interrompre nos bonnes relations! J'espère que nous ne nous oublierons pas. Pour moi, je garderai un excellent souvenir de vous, madame, et de monsieur,—fit-elle en saluant.—Je compte partir demain soir.

Et se levant, Mme Ouflon salua cérémonieusement, ouvrit la porte elle-même et, au lieu de disparaître, alla droit à la cuisine, où, ôtant cachemire, chapeau et manchon, elle se mit à éplucher des navets et à plumer un canard.

Quelque fierté que lui eût causée sa visite, elle daigna servir à table, et, pour couronner son temps d'épreuves et sceller son affranchissement, calme, avec un bon sourire d'indifférence, elle cassa en deux le grand saladier.

VII

Ce déménagement, et aussi la santé de Toinette, modifièrent fâcheusement son caractère. Déjà sa première maternité, développant la femme, lui avait fait perdre ce qu'elle gardait encore d'enfantin. Ses habitudes, ses instincts, ses défauts, refrénés les deux premières années, se manifestèrent, sous le coup de l'irritation sourde où la jetaient l'exiguïté de leurs ressources, et le rapetissement progressif de leur vie. Alors elle montra de la sécheresse, devint impatiente et volontaire, comme si le sacrifice lui pesait, et qu'il lui fallût le temps de s'habituer au devoir et à l'abnégation.

C'était par un matin d'octobre. Ils s'éveillèrent.