André n'avait même plus ses anciennes mélancolies devant le mur, l'horizon fermé. Au bout de six mois, complètement remis à la tâche journalière, il avait pris ses aises; son travail fini, il lisait des livres d'histoires ou de philosophie, tâchait de s'instruire, de s'intéresser à autre chose qu'à lui-même et qu'à sa vie manquée.
Il eût voulu faire le moins attention possible aux misères quotidiennes, élargir son esprit et hausser son âme au delà des questions terre à terre. Il demanda aux livres de pensée de l'affranchir de ses tristes préoccupations. Par la force de la volonté, il y arriva presque, se développa, se mûrit. Il s'assimila beaucoup de choses, sans se faire des idées personnelles et originales.
Quand il ne lisait pas, il jouait avec sa fille. La voyant peu à peu, gracieuse, balbutier des mots, il pensait au temps où elle serait jeune fille, à la nécessité de la marier. Et cette époque lointaine parfois lui semblait proche; il avait une peur comique de la rapidité de la vie.
Envisagée ainsi, sa position lui coûta moins; il se résigna aux tristes heures du bureau; son voisin de chaîne n'était pas gênant.
Hors les minutes où il remuait de vieux cartons, Malurus restait des heures assis devant son pupitre, immobile, le nez sur le papier, la plume au bout du dernier mot écrit. Dans ces mutismes, parfois l'appel d'un timbre électrique le faisait tressaillir. C'étaient des sursauts profonds, maladifs, un réveil effaré de la conscience perdue; et pendant un instant, ses lèvres battaient l'une contre l'autre, peureusement.
À quoi pensait-il dans ces moments de stupeur? Le long passé d'une pauvreté prudhommesque et navrante s'affichait dans ses tristes loques, et sa laideur falote d'homme sans âge.
Un après-midi, André à demi retourné vers Malurus, se faisait toutes ces questions. Avoir dit de l'employé: «Bah! un fou!» ou bien: «Un crétin!» n'était pas expliquer grand'chose. Il devait y avoir eu sous ce crâne déprimé des douleurs muettes, l'angoisse d'une vie ratée, des tendresses peut-être stériles, la honte de se sentir chaque jour ratatiner le corps et l'âme.
Et André se disait: «À quoi et à qui peut donc servir une existence pareille?».
À ce moment le timbre du chef de bureau eut un appel sec et pressant.
André s'attendit à voir frissonner Malurus qui ne bougea point.