—Le croiriez-vous? mon beau-père a tout laissé à sa fille et rien à sa femme. Elle a eu des torts: Dieu lui pardonne! La voilà sur le pavé! Pensez que nous ne l'y laisserons pas! C'est vingt-cinq bonnes mille livres de rente qui nous tombent du ciel. Ma femme est navrée, elle aimait son père quand même. Pour moi, je suis honteux de ce que j'éprouve, car enfin j'ai vécu sans désirs, laborieusement, et croiriez-vous que cet or me donne une joie grossière, immense. Tenez, c'est trop bête!

Il but à même à la carafe et s'essuya le front. Peu à peu la rougeur de son visage, la fièvre de son regard disparurent et sur les traits agités par une émotion trop forte, André, peu à peu, vit revenir la bonne expression paisible, un peu fatiguée, du Crescent qu'il connaissait.

—Vous ne deviez rien comprendre à mon agitation, tous ces jours-ci? Je n'aurais jamais cru que la fortune pût troubler le cerveau à ce point. Sans doute, je peux m'en réjouir pour mes enfants, pour ma femme; mais non, je sens bien que j'en ai une joie égoïste pour moi-même, pour le plaisir d'être riche.

André raisonna Crescent, le rassura. N'était-il pas piquant que ce fût le pauvre qui consolât le riche.

—Mais,—continuait Crescent,—croyez-vous que cela me rende plus heureux? Que me manquait-il?

André se consulta, et envisageant quelle vie plus intelligente, plus libérale, plus utile, la fortune permet, il le fit valoir.

—Oui, peut-être,—dit l'autre, et il se laissait convaincre.

—Tenez,—reprit-il,—je suis comme un homme qui aurait mis en été une pelisse de fourrure. Il est fier, mais il a trop chaud. Cette fortune me gêne! si je la refusais?

—Mais non,—s'écriait André. Et il le sommait en riant d'accepter.

«Que de façons! pensait-il. Ou bien par délicatesse vis-à-vis de moi, ou un peu d'orgueil vis-à-vis de lui-même, veut-il nous prouver qu'il est au-dessus de son bonheur?»