On arriva à Châteaulus à neuf heures du matin. Bien que les Rosin fussent prévenus, personne n'attendait à la gare. On mit les bagages à la consigne, on rendit sa liberté à Tob, et Félicie suivit ses maîtres, tenant toujours le chat dans son panier.
Ce fut seulement à cet instant, boitant sur les pavés pointus de la petite ville, traînant ses enfants entre les maisons, que Toinette se reconnut différente d'elle-même, du temps où elle avait quitté Châteaulus, jeune fille, femme de la veille. Elle se sentait bien changée, tout autre, mûrie.
Châteaulus, dont elle avait souvent rêvé, et que, pleine de souvenirs d'enfance, elle croyait plus beau, plus grand dans son imagination, elle le vit alors petit, vulgaire et laid. Aussi marchait-elle sans parler. André, qui n'avait jamais eu d'illusions sur cette triste ville, s'étonnait de la trouver pareille, immuable, tandis que lui ressemblait si peu à l'André d'autrefois. Il s'irritait un peu que les Rosin ne vinssent pas à sa rencontre.
«Peut-être ne se soucient-ils pas de nous voir? Toinette elle-même n'y tient que par convenance, afin de leur montrer les petits et de leur dire adieu avant un lointain voyage. Ouf!—pensait-il, en trouvant lourd un sac de nuit qu'il tenait à la main—je voudrais bien être chez les Crescent.»
On arriva devant la maison, une femme les regardait venir: Mme Rosin. Elle était toute grise de cheveux, blêmie, très vieille. Sa robe, d'une couleur sombre, était usée.
—Vous voilà, bonjour ma fille,—et elle l'embrassa.—Bonjour… (et elle fit un effort de mémoire) André! Ah! voilà vos enfants, bonjour petit, et toi, Madeleine?
—Elle s'appelle Marthe, maman.
Mme Rosin, sans répondre, hochait la tête.
—Ah!—dit-elle enfin—je n'ai envoyé personne, je n'ai pas été non plus à la gare, il vaut mieux laisser les gens se débrouiller tout seuls. Restez-vous longtemps ici?
—Mais non, maman, dans ma lettre…—fit Toinette, très étonnée.