Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants. Fermes de coeur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants, échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas, ils auraient des enfants encore; leur jeunesse en répondait; ils n'auraient point à se dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?» Ils donneraient à Marthe des soeurs et à Jacques des frères. Il sortirait d'eux toute une race, et c'était la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le voyaient à l'évidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les entourait.
Ils soupirèrent en apercevant de plus en plus indécise et nuageuse la côte de France, la terre d'épreuves. Maintenant, ils en avaient conscience, les, jours d'épreuve étaient finis. Finis, car Toinette et André se reconnaissaient plus forts, plus sages, plus dignes. Ils avaient appris l'ordre et ils aimaient le travail. Toinette obéissait à son mari, et il respectait en elle la mère de ses enfants. S'ils ne s'aimaient plus d'amour, leur sérieuse tendresse n'en valait que mieux. De grands principes moraux s'étaient ancrés en eux; et ils tâcheraient de faire de leurs enfants des gens instruits et honnêtes.
Au milieu du grand voyage, à mi-chemin, avec leur expérience achetée au prix d'une moitié de leur existence, dorénavant, ils pourraient marcher sans doutes ni hésitations, tout droit.
Félicie avait descendu les enfants, car le froid venait.
Mais soudain la terre disparut; André donna une dernière pensée à sa mère et à sa soeur perdues, à sa vie morte d'employé.
Puis mari et femme se serrèrent longuement la main.
Un peu de houle s'éleva. Le mal de mer allait les prendre. Ils sourirent.