Une voiture de maître courait sur lui à grandes guides, sans qu'il entendît les cris du cocher; elle allait l'écraser, il fit de côté un saut instinctif et le coeur battant, pris d'une peur invincible, il traversa en courant la chaussée.

En sûreté, il s'arrêta et se mit à rire, de mauvaise grâce, puis franchement. Quoi! il allait mourir, avait la vie en dégoût, voilà que la mort courait sur lui, et il s'était sauvé comme un enfant. C'est qu'il avait été surpris, sa volonté avait été violée, la faute était à cet instinct stupide de la conservation quand même. Il hâta le pas vers le Bois, qui au fond de l'avenue verdoyait.

—Encore un quart d'heure!

Arrivé, il ne put trouver un coin désert. Les routes étaient pleines d'équipages, de cavaliers; dans les allées se pressaient des familles entières; des amoureux sortaient des taillis, et dans les coins éloignés, se glissaient des figures louches, de pierreuses et d'hommes ignobles, venus au milieu de cette beauté du Bois et cette élégance du monde, on ne sait dans quels buts équivoques.

Il regretta de n'avoir pas été à Vincennes, ou plus loin; un instinct aristocratique l'avait guidé ici. Et d'un oeil moins distrait qu'il ne se l'avouait, il regardait dans leurs voitures légères, les femmes, sous leurs chapeaux de fleurs.

«Quoi, se disait-il, dans quelques instants, je ne verrai plus, je n'entendrai plus, je serai insensible, et un objet d'horreur?—Mais est-ce bien possible?»

Il s'éloigna du côté de Passy, vers la Muette, s'y trouva plus seul.

«Allons, pensa-t-il, voici l'instant.»

Il tâta son portefeuille, où l'on trouverait ses cartes et son adresse, il déboutonna sa redingote, car il l'avait mise par coquetterie; il avait aussi changé de linge, et mis un pantalon presque neuf. Il était debout, il s'assit, comme bien fatigué de sa marche, et aussi de toute sa vie passée. Tristement, il chercha la place de son coeur, et le sentit battre. «Je vis!» pensa-t-il, et un instant, il s'absorba dans la conscience de son existence et la certitude de sa mort. «Je vis encore! mais dans trois secondes, je ne vivrai plus!» et avec stupeur et pitié, il entendait le tic-tac persistant de son coeur. «Je vais mourir! murmura-t-il. Déjà je ne vis presque plus. Si! si! encore!…»—Et cette sensation palpitante et obstinée lui devint pénible, oppressive, angoissante, intolérable. Alors, brusque, il arma son revolver, qui rendit un bruit sec, appuya le canon sur le coeur, respira largement, et en fermant les yeux, suant d'angoisse, il pressa la détente.

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