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—Mon cher ami,—disait quelques jours après Mme de Mercy, avec un sourire un peu sceptique,—nous nous sommes laissés aller, toi à ton enthousiasme, moi, à ma faiblesse, et j'ai cédé pour que tu sois heureux. Maintenant parlons affaires, et si tu m'en crois, établis ton budget.
—Mais, mère, est-ce que nous ne vivrons pas ensemble? je te donnerai tout le peu que je gagne, et tu…
—Mon enfant, je n'habiterai pas avec vous.
—Comment! Pourquoi?—Et André, dans un égoïsme involontaire, se sentait presque heureux et confus de cette solution, qu'il n'eût osé espérer et encore moins proposer, et il ne comprenait pas que sa mère si seule, si triste, préférât vivre abandonnée, qu'avec eux.
—J'ai longuement réfléchi, dit-elle, j'ai demandé à l'abbé Lurel de m'éclairer, et Mme d'Ayral pense comme moi. Vois-tu, j'ai une vie qui n'est plus que l'ombre de celle que j'avais autrefois, mais si peu qu'il me reste de mes habitudes, j'y tiens. Que ta femme entre ici, et notre vie sera bien différente, car il est probable,—fit-elle avec une moue de dédain,—que ta femme (le mot passa difficilement) aura des goûts différents des miens; avec sa naissance, sa famille, son éducation… donc,—abrégea-t-elle,—nous nous séparerons. Et comment ferez-vous pour vivre?
Comme André allait répondre, elle le fit pour lui, d'une voix assez ferme et avec bonté.
—Je vais te le dire: ton traitement, tes gratifications, plus les rentes qui te reviennent sur la ferme d'Algérie, font deux mille six cent francs. Voilà ton avoir légal; si la jeune fille ne t'apporte rien, comment vivras-tu avec cela?
—Mais, dit André, des gens plus pauvres que nous…
—Mon ami, habiteras-tu dans une mansarde, vous priverez-vous de viande? Ta femme fera-t-elle tous les nettoyages? la transformeras-tu en servante, en cuisinière et en frotteuse? J'admets,—fit-elle pour répondre à un geste d'André,—j'espère même qu'elle fera la cuisine et quelques petits savonnages; il vous faudra, pour le moins, une femme de ménage, un appartement décent, une nourriture saine et des vêtements propres. Pardon si ces détails te répugnent, ils me choquent, moi, bien davantage!