Au lieu de s'approfondir, ils reculaient l'un devant l'autre. À tout ce que sa femme disait, André répondait amen; et il se croyait sincère. Ils se faisaient ces concessions mutuelles, où la raison n'est pour rien, toutes de sentiment et qui cessent, dès que l'esprit et le caractère, tôt ou tard, revendiquent leur indépendance. Alors naissent les petits heurts, les raisonnements stériles, les abdications sans conviction, les entêtements bêtes, les bouderies cruelles sans le savoir, les mots brutaux sans le vouloir, mille discussions où la femme, vaincue, est humiliée, où vainqueur, l'homme est amoindri.

Car tout se combat, dans les deux êtres que la vie a associés: les origines, l'éducation et l'instruction, tout, jusqu'aux préjugés et aux manies.

Chez les êtres les mieux doués d'intelligence et de coeur, ce n'est qu'au contact journalier, après des mois et des années, que les caractères s'assouplissent, se conforment l'un à l'autre; la tâche est rude, quotidienne, fastidieuse.

Souvent l'amour y sombre. Et ce jeu cruel et irritant, où parfois aux mauvaises heures, mari et femme semblent se complaire, met en cause le bonheur de toute la vie, et l'avenir des enfants.

Toinette et André n'en étaient point là encore; cependant ils n'étaient pas tellement enivrés, endormis par leur tendresse, qu'ils ne pressentissent pas déjà, l'un chez l'autre, des malentendus, peut-être éternels.

André était si affectueux, si prévenant qu'elle le trouvait trop bon et lui baisait la main de force, avec une tendresse reconnaissante; il lui semblait supérieur aux hommes, aux parents qu'elle avait connus.

André jugeait Toinette assez intelligente, peu instruite, et fine; car elle avait ce tact féminin d'écouter sans comprendre, et de sourire à propos.

Ils s'admiraient, se flattaient l'un l'autre, car la vie leur était douce. L'intérêt, ni le sacrifice, ni la pauvreté mesquine n'avaient encore ouvert leurs yeux, ni réveillé leur égoïsme endormi.

Ils perdaient la conscience de leur moi. André était Toinette, et Toinette était André. Ils vivaient l'un par l'autre, mais c'était l'homme qui s'abandonnait le plus, car ayant vécu et souffert, il avait besoin d'effusions. Ignorante, expectante, Toinette se livrait moins.

André l'étonnait par ses phrases sérieuses, son désir d'être câliné, sa tendresse nerveuse. Elle l'aimait tout uniment parce qu'il était jeune et aimant. Elle ne comprenait guère ce qu'il lui disait, ou souvent l'interprétait à côté, peu perspicace d'ailleurs, ou peu curieuse de deviner l'esprit de son mari. Elle ne pensait point, elle sentait.