C’est chez eux que je vis pour la première fois Catulle Mendès. Il était beau encore, d’un blond métallique ; sa grâce séduisante de lettré passionné, jointe à sa conversation vive, répondait bien à son œuvre d’alors, d’un déluré de soubrette libertine.
Mon frère avait pour amis deux des fils de l’illustre Berthelot, qui devinrent aussi les miens : Daniel et Philippe, le très grand savant et le remarquable diplomate. L’intelligence qui rayonnait de leurs visages, leur supériorité avaient quelque chose de particulièrement attachant. Dans le jeune groupe que formaient ces deux frères, le mien, Camille de Sainte-Croix, le poète Germain Nouveau, Louis le Cardonnel, quelques autres, Philippe et Daniel Berthelot annonçaient déjà, dans toutes leurs façons d’être, la belle destinée qu’ils devaient remplir, par droit de naissance et de conquête.
La reprise d’Henriette Maréchal à l’Odéon m’avait passionnément agité. Ne savais-je pas par cœur cette pièce, célèbre autant par son audace que par son tumultueux échec, sous l’Empire ? A voir les noms de ces Goncourt, dont j’avais lu et relu tous les livres, réunis pour une gloire réparatrice, de quel cœur je me joignis aux bravos ! J’avais trop admiré les trois romans écrits, depuis, par Edmond de Goncourt seul : La fille Elisa, Les Frères Zemgano, La Faustin, pour ne pas me réjouir d’un succès qui les honorait ensemble.
La mort de Victor Hugo, par contre, m’atterra. Que le vieillard sublime, que le « Père », que le Titan de l’Ile dût cesser d’être, ce sont choses que la raison subit, mais contre lesquelles le sentiment se révolte. Seule, la disparition de Flaubert, cinq ans auparavant, m’avait presque autant bouleversé : il m’avait semblé alors que Madame Arnoux et Madame Bovary mouraient définitivement, que la reine de Saba s’en retournait en pleurant au désert, que Bouvard et Pécuchet prenaient une retraite sans retour. Avec Hugo je sentais s’évanouir, malgré leur survie dans l’art immortel, Hernani, Ruy Blas, Didier, Triboulet, toutes ces figures d’opéra lyrique avec leur costume flamboyant. Un océan harmonieux et véhément, traversé d’écumes blanches et d’ailes d’oiseaux fous, zébré d’éclairs et de tonnerres, cesserait de faire entendre ses gémissements ou ses plaintes. L’univers me semblait vide d’une voix infinie. Volontiers eussé-je dit ; « Le grand Pan n’est plus ! »
Ce que Flaubert, en des romans précis comme la vie ou évocateurs comme le songe, avait exprimé : la vérité des êtres et des choses, Hugo, lui, l’avait traduit en poésie large et fluide, en symboles magnifiques, en rythmes peints comme par Rembrandt et sculptés comme par Rodin.
L’admiration était et est restée chez moi très puissante : elle me soutient quand je doute de moi, c’est-à-dire presque tous les jours. Que de force j’ai empruntée aux maîtres de la pensée ! Hugo tenait dans mon culte une place à part : celle d’un Dieu ! Et voilà qu’il mourait comme un homme…
Pendant deux jours, je vécus dans l’idée fixe de cette fin, étonné que la Nature ne prît pas le deuil, et de ne pas voir sur le visage de tous les passants le reflet de ma tristesse. De mon humble amour, j’assistai avec une dévotion affligée aux pompeuses obsèques que la France et Paris faisaient au plus grand des poètes. J’assistai, dans les Champs-Élysées, au défilé des innombrables corporations ; je précédai le char funèbre au coin de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel ; une angoisse exaltée m’envahit quand je le vis déboucher, dans sa lente majesté, au milieu d’une escorte de cuirassiers. Je crus que mon cœur, à cette minute, éclaterait.
L’inoubliable ruée du peuple ! Une aura mystique soufflait sur les rangs houleux d’hommes et de femmes. On eût dit Paris submergé par une invasion : toutes les castes se pressaient dans un même enthousiasme. Là où je ne voulus voir que la piété française, tout se confondait : la joie d’une journée de repos et d’amusement pour les yeux. Ce fut un autre 14 juillet : on y but, on y fit ripaille, et le soir, devait écrire Edmond de Goncourt, « les prostituées des maisons closes, un crêpe noir au sexe, se mêlèrent, sur les pelouses, à l’orgie nationale ».
Qu’importe cette écume d’égout emportée dans un tel flux de vie souveraine ? On avait acclamé Victor Hugo ; et que beaucoup l’ignorassent, que pour ceux-ci il fût seulement l’ennemi de Napoléon III, pour ceux-là l’auteur des Misérables, et pour d’autres le sublime porteur de lyre, le dernier Orphée, l’essentiel était que cette foule immense eût communié, du plus haut au plus bas, par la raison, par le sentiment, par l’instinct même, dans cette gloire sans égale.
Il fallait, au paroxysme de mes regrets, un dérivatif. Le Grenier des Goncourt me l’offrit. Le grand survivant l’avait ouvert en février 1885. Les journaux avaient annoncé cet évènement littéraire, en publiant, selon leur habitude d’inexactitude et de sans-gêne, les informations les moins contrôlées.