Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés…

« Je vous conduirai alors devant un petit groupe en marbre de Rodin. Je ne vous dirai rien, je ne troublerai pas votre attente recueillie. Je sais d’avance que ce chef-d’œuvre vous subjuguera le cœur. Comment ce génial artiste a-t-il pu sentir si à fond la divine faiblesse de l’homme devant la femme ? J’ai vu sourire des imbéciles ! Figurez-vous, amie aimée, une femme nue qui, assise et une jambe ramenée en arrière, tient son pied dans sa main d’un adorable mouvement de grâce. Elle incline un peu la tête vers l’homme et elle a une expression indicible de bienveillance et d’obscur dédain. Elle se prête, et elle est lointaine. Elle triomphe sans orgueil, placide, mais invincible souveraine. Et lui, nu, agenouillé, humble, las, en détresse humaine, en ferveur passionnée, les mains derrière le dos pour bien marquer qu’il est l’esclave et non le maître, appuie sa tête au bas de la gorge, sur le flanc de la femme, qu’il baise en enfant adorant la madone, en dévot recevant l’hostie. Vos yeux, amie, je les vois, vos yeux-rayons : ils s’empliront d’aurore en l’émerveillement de cette œuvre belle et grave, et un petit tremblement de rosée perlera entre vos cils, tandis qu’un feu rose imperceptiblement avivera vos joues frêles ; car vous aurez compris, car d’instinct votre pitié de femme a toujours compris ce mot de Vigny qui pourrait servir d’épigraphe au marbre de Rodin :

L’homme a toujours besoin de tendresse et d’amour ! »

Jacques se tut, indécis, et n’acheva pas la lettre.

— Cela, dit-il, se termine par un élan d’amour, un cri sincère et poignant de passion en lutte avec les obstacles de la vie quotidienne. Je me reproche déjà, d’être ainsi entré, sans le vouloir, dans le secret de ces deux êtres d’élite obscurs.

Il se tut et ajouta ;

— Et puis, l’amour des autres paraît toujours exprimé avec trop ou trop peu de pathétique. Seul, l’amour que nous ressentons pour notre propre compte ne nous paraît jamais ridicule !

POUR PASSER LE TEMPS

Il y avait ce jour-là, dans l’atelier du peintre Erfulle, une vieille dame grasse et bon enfant, accompagnée de sa fille, une mince et souple gitane Montmartroise ; le sculpteur Prost et Bernard Jarrive, un graveur. Il y avait encore d’autres peintres et leurs modèles, de délicieuses personnes dont l’une, en robe Liberty et chapeau cabriolet, semblait un Kate Greenway, et l’autre, en culotte de cyclowoman et chemise d’homme, un fantasque petit garçon.

Il pleuvait, et il pleuvait dans l’atelier, dont la grêle avait crevé les vitres. Des guirlandes de vigne vierge ruisselantes se balançaient au long des châssis. On apercevait une ou deux maisons de Marlotte et les bois profonds, fumants d’une buée bleuâtre, dans le jour mouillé et l’atmosphère lourde.