Après huit jours de traversée, je n’étais pas plus avancé auprès de la jeune femme qu’au début ; aussi, changeant mes batteries, me décidai-je à flirter avec la petite Longrémy, dite « Mousmé », qui ne parut pas prendre mal du tout mes œillades et mes insinuations.
Les cheveux courts et la jupe aux genoux, elle jouait au naturel le rôle délicieux et insupportable de la jeune personne émancipée, — bon cœur et mauvaise éducation, — si à la mode cette année-là au théâtre. Du moins était-elle prompte à rire, et pas bégueule : le plus parfait contraste avec Jane Sylver.
La vie s’écoulait à la fois monotone et variée ; les descentes à terre coupaient la régularité des heures où l’hélice, d’un ronron, soulevait l’eau bleue ; on prenait ses repas dans de vagues auberges. Mascaret n’étant généreux qu’à son bord, rien de comique et de honteux comme la façon dont il disputait, avec les hôteliers, pour trois sous de macaroni. Il devenait alors verdâtre, et on voyait les pièces tomber parcimonieusement de ses doigts tremblants. Il y a des millionnaires comme cela.
Jane Sylver parut d’abord indifférente à mon manège auprès de la petite Longrémy. En compagnie de la ronde, grasse et courte Mme Polcoët, — singulier assemblage ! — elle lisait quelque roman, étendue sur une chaise longue en rotin, ce qui faisait valoir les lignes harmonieuses de son long corps, tandis que sa compagne, — on eût dit la servante, — assise sur un pliant, faisait assidûment du crochet ou tricotait de petites brassières en vue d’une hypothétique maternité.
Je prenais alors plaisir à flirter avec la jeune « Mousmé », en vue de Mme Sylver. Il m’agréait que nos éclats de voix, les rires de ma partenaire allassent la frapper comme un trait indirect. Je me réjouis de ma tactique comme d’une savoureuse vengeance lorsque, rencontrant le regard irrité et douloureux de celle que je considérais alors comme une ennemie, j’eus la certitude que je la blessais à vif.
L’amour-propre des hommes dédaignés est féroce ; je goûtais enfin une revanche. Pourquoi me repoussait-elle ? Seul, dans cette réunion de gens divers, j’eusse pu lui parler d’égal à égal ; seul, j’étais qualifié pour lui plaire. Elle était cultivée, intelligente ; comment se fût-elle accommodée de la nullité de Longrémy le Veau, qui avait l’air d’une gravure de mode poupine et dont le teint lisse et gras faisait mal au cœur ?
Fine et fière, comment eût-elle répondu aux assiduités de Mascaret, dont la goujaterie foncière perçait sous les dehors de mécène ? Aussi bien, le décourageait-elle plutôt depuis que je compromettais la petite Longrémy, et il ne m’eût pardonné ni son insuccès auprès de l’une ni mes avantages auprès de l’autre s’il avait pu se tenir constamment en notre compagnie ; mais Mme Apresle, jaune et gémissante, — aïe ! son foie !… — l’exigeait auprès d’elle et le gardait des heures en un fond de cabine sans air, d’où il remontait congestionné, l’œil mauvais, respirant la brise comme un homme qui étouffe.
Était-ce Bousse, avec sa reluisante barbe de zouave et ses propos de mauvais rapin, qui pouvait plaire à Mme Sylver ? Était-ce Polcoët, avec sa mèche dans l’œil, ses vestons courts, son œil extravagant et ahuri. Était-ce Orcanor, nécromant aux faux cols douteux ? Non, mille fois non ! Et c’est en quoi elle me faisait injure ; elle n’avait pas le droit de me mépriser, moi !
Et un soir, n’y tenant plus, j’eus l’audace de le lui dire. « Mousmé » tenait compagnie, dans le fumoir, à l’infecte humeur de Mascaret. Mme Polcoët venait de descendre. Jane Sylver était seule, accoudée au bastingage. Je m’approchai d’elle et lui dis :
— Cessez ce jeu cruel ! Vous savez que je vous aime ! Je vous ai aimée dès le premier jour…