Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable à Chateaubriand son maître[155]. Un éternel conflit entre son imagination et son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à l'âme du poète, si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.
Note 155:[ (retour) ] La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat dans une pénétrante étude sur Chateaubriand et ses amoureuses: «Ses amours ne furent ni spontanées ni involontaires; il répondit presque toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» (ALBALAT, le Mal d'écrire, p. 269.)
Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son perpétuel besoin de se convaincre d'un tempérament qu'elle n'avait pas, était surtout trop aventureuse,—«curieuse excessive», la qualifiait Dumas fils[156],—pour rester insensible au charme, sous les formes de la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à ses propres yeux, la légende même de son âme.
Note 156:[ (retour) ] Lettre citée par M. Emile Berr, Figaro du 16 décembre 1896:
«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique s'y refuse... etc.»
Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation réciproque de leurs lettres, où ils sentaient «avoir laissé une bonne part d'eux-mêmes», perpétua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'à la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la légende était créée[157].
Note 157:[ (retour) ] Outre Elle et Lui, Lui et Elle, Lui, de Mme Louise Colet, et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de George Sand et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis la polémique de 1860: Eux, drame contemporain, par Moi (M. Alexis Doinet), et Eux et Elles, histoire d'un scandale, par M. de Lescure. Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste Marin: Un amour de Musset, un acte en vers, 1879.
Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée «la Grande Femme», Renan «la Harpe éolienne de notre temps», fut en effet mieux qu'une femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son coeur, et tous les coeurs ont pleuré sa souffrance.—«Paix et pardon, voilà toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve; mais dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre vérité en amour que l'amour même. Musset avait pardonné lui aussi, pardonné en silence: il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION. I