Note 46:[ (retour) ] Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit scandale: A une Muse ou Une Valseuse dans le cénacle romantique, six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu l'autographe de Musset lui-même. Voir la Gazette anecdotique des 15 septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée:

Quand Mme W... à P... F... s'accroche,

Montrant le tartre de ses dents,

Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche

S'incruste à ses muscles ardents...

—Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'Antony. (Cf. Ch. GLINEL, le Livre du 10 oct. 1886.)

Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et, comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47]

Note 47:[ (retour) ] PAUL DE MUSSET, Biographie d'Alfred de Musset, p. 80. Petit in-12, Paris, Lemerre.

L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs de son enfance,—elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,—me rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois», mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: A Pépa, un des plus purs joyaux de son oeuvre.

L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre Diogène, que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire Lélia qu'un mois après Musset, huit jours après l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de l'auteur: «A Gustave Planche, son véritable ami, GEORGE SAND, 15 août 1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par une action d'éclat.

Note 48:[ (retour) ] C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.

Les attaques commençaient à pleuvoir sur Lélia. L'Europe littéraire se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée, comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre part que vous vouliez répondre à l'Europe littéraire dans la Revue des Deux Mondes et dans le National. Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,—fort de l'amitié qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique entêtée», dans la Revue des Deux Mondes du 15 août; il réplique à la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un certain agacement. Le petit clan de la Revue des Deux Mondes en fut tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de l'auteur attaqué[51]. Une Complainte badine, assez spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833, nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et polémique laissaient l'auteur de Lélia, alors dans la sérénité de son amour:

Note 49:[ (retour) ] L'Europe littéraire, numéros du 9 août (la Vie littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique sur Lélia). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à l'Europe littéraire au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.

Note 50:[ (retour) ] Lettre du 25 août 1833. Revue de Paris, numéro du 15 novembre 1896, p. 288.—L'article de Sainte-Beuve ne parut au National que le 29 septembre 1833.

Note 51:[ (retour) ] Dans une revue littéraire, le Petit Poucet, du 1er septembre 1833, se trouve une amusante impression de l'événement, dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause de Lélia,—roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les autres,—dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, si Lélia est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est constitué le bravo, le majo de cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter en lisant Lélia, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»