Note 85:[ (retour) ] Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans une lettre au Corriere della Sera (traduite au Figaro du 14 mars 1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'Illustrazione italiana, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs lecteurs!
Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,—le tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello.
Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans un volume introuvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le mémorial du médecin de Bellune[86]. Aux premières lignes, j'ai reconnu le texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints détails inédits[87].
Note 86:[ (retour) ] LUIGIA CODEMO. Racconti, scene, bozetti, produzioni drammatiche, 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous ce titre: Sandiana au premier volume (pp. 155-188).
Note 87:[ (retour) ] L'histoire véridique des amants de Venise, dans le Gaulois des 16 et 17 octobre 1896.—La vie de George Sand et du docteur Pagello à Venise et Sand-Musset-Pagello: le retour en France, dans l'Echo de Paris des 20 et 21 octobre 1896.
Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux événements qu'il évoque.—Écoutons le docteur raconter comment il entra en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli.
Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'Albergo Danieli (ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en manière de petit turban.
Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:
—Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse... tu la connais peut-être?
—Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit.
—Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang; elle doit être étrange et fière.
Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous séparâmes.
Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en aperçut et, se tournant vers sa femme:
—Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à certaine belle fumeuse....
—Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a voulu mon adresse.
—Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.
—Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un pressentiment—doux ou amer, je ne sais—me dit: «Tu reverras cette femme et elle te dominera....»
Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrent amoureux.... «—Non, non, répondis-je, pas encore!—Mais qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.—Je ne sais, lui répondis-je.—Mais pourquoi n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa provenance?—Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.—Ah! ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»
Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]:
Note 88:[ (retour) ] Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un article anonyme de l'Illustrazione italiana (de Rome) du 1er mai 1881. Sous ce titre: Une lettre inédite de George Sand, l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret. (Cosmopolis du 15 avril 1896).
Mon cher monsieur Païello [Pagello],
Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.
Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.
Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou!
Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une saignée pourrait le soulager.
Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.
J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris.
G. SAND.
Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «l'illustrissimo dottore Berizzo, un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit Pagello chez Musset.