Note 101:[ (retour) ] M. Maurice Clouard (article cité: Revue de Paris du 1er août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.

La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une Canzonetta nuova, sopra l'Elisire d'Amore que l'on chantait et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. Elle le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du papier, elle écrivit sur le verso de cette chanson:

«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «Son matto. (Je deviens fou.)» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. Se forse ubbri...» Ici elle fut interrompue; il avait fait un mouvement; elle mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; il s'en aperçut et demanda à le voir; elle s'y refusa, promettant de le montrer plus tard. Elle ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus tard.

Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant! Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours: «Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétant[102]

Note 102:[ (retour) ] Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en passant, que le poète, parle, dans sa dictée, d'une lettre écrite à l'encre et non au crayon...

Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus qu'elle ne voulût pas lui montrer cette phrase: «Temo molto per la sua ragione» et, comme pour lui ôter des soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, elle n'osait plus parler de lui, à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'elle put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût informé.

Plus tard, elle consentit, à Paris, à lui remettre cette fameuse lettre. Elle eut tort; elle le croyait très calme et très guéri dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé; mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «Temo molto per la sua ragione.» Il en parla peut-être à son frère: de là, l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de la Maison des fous. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à lui! Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...

Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand on connaît sa lettre,—évidemment antérieure à la scène évoquée,—sa lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à jamais médite?—A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle n'écrivit à son amant nouveau—rien dont pût s'offenser son amant de la veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du plus obstiné féminisme.

Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais indirectement, par une confidence que nous transmet l'Illustrazione italiana de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.

George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.

«—Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit capable de supporter une forte émotion?

—Vous dites? demanda Pagello.

—Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello[103]...»

Note 103:[ (retour) ] Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article de l'Illustrazione, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.

Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence des larmes de sang.