Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!
Notes 107, 108:[ (retour) ] Vers publiès par la Revue de Paris du 1er nov. 1896.
On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand devait partir avec lui,—sa lettre à Alfred Tattet en fait foi;—le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième chapitres de la Confession d'un enfant du siècle donnent une idée de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité. A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux premiers jours de lassitude de son amour, avant cette maladie où elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas engagé Pagello à consoler cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse d'Elle et Lui. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait, lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où, n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop claire et trop prompte pour sa Tranquillité...
Note 109:[ (retour) ] M. Clouard, article cité de la Revue de Paris, p. 755.
Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier Antonio. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait ce suprême adieu à sa bien-aimée:
Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes, et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon enfant.
Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le verso:
Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta.
Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110]. Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]?