Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège: «il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit sortir avec moi dimanche.»

Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son rétablissement corps et âme.—Pagello y ajoute un billet de sa main pour recommander à son malade de l'hôtel Danieli,—«qu'une affection liera toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible pour les autres»,—d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque point de son discours.»

Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a cru deviner entre les lignes de la seconde de ses Lettres d'un voyageur—qu'il vient de porter à la Revue.—Il est découragé, triste, inquiet; il apparaît surtout bien las.

... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te suive dans l'Océan.

Buloz vient de m'apporter la Lettre que tu lui as envoyée pour la Revue[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de suicide; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?

Note 127:[ (retour) ] Publiée dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1834.

... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en puis plus! (Lettre du 46 juin.)

George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun bobo, car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les souvenirs de la possession,» (Lettre du 26 juin.)

La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants:

«—Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit une femme adorable?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si je varierais mes réponses.—«Chante, mon «brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.»

VII