Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France», écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.

«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont elle avait honte maintenant,[128]

Note 128:[ (retour) ] ARVÈDE BARINE, Alfred de Musset, p. 75.

Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire un dernier adieu.—Cet adieu n'a pas été aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle page triste—qu'on est tenté de trouver... littéraire:

Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le monde et lui.

Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.

Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi. Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre, à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.

Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté.

Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la liberté[129].

Note 129:[ (retour) ] L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.*** «Yorick», dans l'Homme libre du 13 avril 1877. Paul de Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe—qui est en possession de M. de Lovenjoul.

Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore. Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments. Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas! il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair....

Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:

Baden, 1er septembre 1834.

Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit. J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de l'adieu que tu m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma chère amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aimé comme je t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent d'aimer!

Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon corps adoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était triste; je crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là-bas, tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, comme la neige? Sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t'aime; ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu, vois-tu, je ne réponds plus de rien.

Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. Écoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader: pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance, pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d'en avoir quand elle se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris dans un moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison; n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitté; qu'ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir dire à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture, et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voilà assis devant cette petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver. Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la main, et tu n'écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table et un lit. Je m'y serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou deux fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. J'aurais écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère. Tu m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses. Tout est bien, tout est mieux ainsi.

O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense à ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres, si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu.

Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime. Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de l'amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à douze lieues de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni plus loin; mais que j'aie une lettre où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette lettre. Je me meurs. Adieu.

A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.

O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier amour.

Où en était George Sand, à l'heure où son ami lui envoyait cet appel égaré?