C'est sur ces plaintes de la Nuit de Décembre, la plus pure, la plus humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que Musset dit adieu à cette fatale année 1835.

Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami Tattet, qui était à Baden, comme lui l'année précédente, et souffrant comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet:

...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami.

Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait: «Si vous voyez Mme Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la femme la plus femme que j'aie jamais connue...»

En même temps que s'était transformé le poète, l'homme avait bien changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, d'un Musset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie.

«C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»

L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme, un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même. Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour avait glacé son sourire à jamais.

Après la querelle suscitée par la publication d'Elle et Lui, et sur la foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand et à ses amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui nous représente Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il publiait ses chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter la Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de rien, écrits en 1835 et 1836. On a dit et répété que Musset, dès avant le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie, de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate[152]. On sait son amitié avec le duc d'Orléans.

Note 152:[ (retour) ] Mme la vicomtesse de Janzé (Étude et récits sur Alfred de Musset, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. Avec Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Édouard Bocher, le marquis de Montebello, le prince d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux et même quelquefois son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janzé rapporte encore, d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du Jockey, où il avait été blackboulé pour ne pas monter à cheval dans le pur style anglais adopté par ce club...

Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne jamais faire de dettes; il n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa succession, devait la juger bientôt fructueuse.