Je ne vous quitte pas d'un plus ample recit,
Je veux sçavoir comment vous eustes connoissance,
Du secret important de sa haute naissance,
Mais ne seroit-ce point aigrir vostre douleur?
Elise.
Un malheureux se plaist à conter son malheur,
Il m'aymoit donc ma soeur, & ne me l'osoit dire?
Mais sa langueur enfin découvrit son martyre,
Et les tristes soûpirs de son coeur enflâmé,
Le firent soupçonner d'aymer sans estre aymé.
La pitié par l'estime est souvent excitée,
De son mal dangereux la Cypre est attristée;
En luy l'Estat perdoit un guerrier genereux,
Mon Pere luy devoit plus d'un combat heureux,
Et la cour autrefois pleine de barbarie,
Devoit sa politesse à sa galanterie;
Pour moy je luy devois des soins, & des respects,
Que sa condition ne rendoit point suspects,
La pitié de son mal dans son mal m'interesse,
Je veux sçavoir le nom de sa fiere Maistresse;
Je le presse en secret de me le découvrir,
Si j'avois, me dit-il, quelque espoir de guerir,
Vous ne sçauriez jamais que par la mort d'Alcandre
La cause de son mal que vous voulez apprendre,
Le malheureux vous ayme; à ce mot eschappé,
Déja de vos beaux yeux les foudres l'ont frappé,
Il voit d'un fier dédain s'armer vostre visage,
Et dans ce fier dédain de sa mort le presage;
Mais ayant obeï si vous l'en haïssez,
Daignez connoistre au moins ce que vous punissez,
Il est Prince Madame, & les Roys de sa race,
N'ont point mis dans son coeur sa temeraire audace
Un feu respectueux, une immuable foy,
Font vivre son espoir plus que le nom de Roy;
Mais si cét humble adveu de sa flâme insensée,
Paroist un nouveau crime à vostre ame offensée,
Un regard menaçant de vos yeux en courroux,
Le feront à l'instant expirer devant vous,
Lors que j'allois punir ce discours temeraire,
Sa qualité de Roy suspendit ma colere,
Je la sentis s'éteindre au lieu de s'allumer,
Peut-on long temps haïr ce que l'on doit aymer;
L'union de deux coeurs dans le Ciel déja faitte,
Leur inspire à s'aymer une pante secrette;
Elle previent leur choix, & tel est son pouvoir,
Que l'on s'ayme souvent avant que de se voir,
J'escoutay donc ma soeur tout ce qu'il voulut dire,
Il m'apprit que l'amour le mit sous mon Empire,
Sur mon simple portrait, sur le bruit de mon nom,
Que vous diray-je encore; il obtint son pardon.
Alcionne.
L'orgueil qu'un sang illustre à nos ames inspire,
En vain malgré l'amour veut garder son Empire,
Les soupirs d'un amant agreable à nos yeux,
Triomphent tost ou tard d'un coeur imperieux,
Et selon qu'un amant est capable de plaire,
Il se rend le destin favorable ou contraire,
Elise.
Ha ma soeur! ce n'est pas ce qui nous rend heureux,
La fortune peut tout dans l'Empire amoureux,
Et souvent son caprice a fait des miserables,
Des plus rares beautez des aimans plus aymables.
Que le calme est à craindre aux plus heureux Amans!
Que leur sort est sujet à de grands changemens!
Le Soleil a deux fois enrichy les campagnes,
Et deux fois a fondu la neige des montagnes,
Depuis qu'amour fait voir entre ce Prince, & moy,
Les plus rares effects d'une constante foy,
Helas! dequoy nous sert d'avoir esté fidelles?
En avons nous moins eu de traverses cruelles?
Un Prince que le Ciel avoit fait si charmant,
Si constant à m'aymer, que j'aymay constamment,
Par un indigne sort, sous une main barbare,
Tombe, & me laisse aux maux que sa mort me prépare.
Ha! sa perte m'apprend que la fidelité,
Est une vertu vaine, & sans utilité,
Mais il est temps, ma soeur, d'aller où nous appelle
De nos propres sujets, l'assemblée infidelle;
Allons voir Nicanor, d'un prétexte pieux
Deguiser les desseins d'un coeur ambitieux;
Et son fils Amintas qu'un mesme esprit inspire,
Couvrir de son amour son dessein pour l'Empire,
Mais leur ambition outre l'ordre du Roy,
Aura besoin encore, & de vous, & de moy,
Si vous voulez ma soeur estre d'intelligence,
Et comme moy contre-eux vous armer de constance,
Nous les obligerons ces Tyrans odieux,
De recourir au crime, & d'offenser les Dieux,
Et peut-estre le Ciel qu'irrite le Coupable,
D'ennemy qu'il nous est, deviendra favorable.
Fin du premier Acte.