Ce jour-là une jeune dame veuve fort galante, qu'on appeloit madame de Villefleur, convia les comediennes à souper (ce que Saldagne put facilement entendre). Elles s'en excusèrent civilement, mais, voyant qu'elle persistoit de si bonne grâce à les en prier, elles lui promirent d'y aller. Ensuite elles se retirèrent, mais très bien accompagnées, et notamment de ces gentilshommes qui jouoient à la paume quand le Destin vint pour louer le tripot, et d'un grand nombre d'autres; ce qui rompit le mauvais dessein de Saldagne, qui n'osa éclater devant tant d'honnêtes gens, avec lesquels il n'eût pas trouvé son compte. Mais il s'avisa de la plus insigne méchanceté que l'on puisse imaginer, qui fut d'enlever l'Etoile quand elle sortiroit de chez madame de Villefleur, et de tuer tous ceux qui voudroient s'y opposer, à la faveur de la nuit. Les trois comediennes y allèrent souper et passer la veillée. Or, comme je vous ai dejà dit, cette dame étoit jeune et fort galante, ce qui attiroit à sa maison toute la belle compagnie, qui augmenta ce soir-là à cause des comediennes. Or Saldagne s'etoit imaginé d'enlever l'Etoile avec autant de facilité que quand il l'avoit ravie lorsque le valet du Destin la conduisoit, suivant la maudite invention de la Rappinière. Il prit donc un fort cheval, qu'il fit tenir par un de ses laquais, lequel il posta à la porte de la maison de ladite dame de Villefleur, qui etoit située dans une petite rue proche du Palais, croyant qu'il lui seroit facile de faire sortir l'Etoile sous quelque prétexte, et la monter promptement sur le cheval, avec l'aide de ses trois hommes, qui battoient l'estrade [363] dans la grande place, pour la mener après où il lui plairoit. Enfin il se repaissoit de ses vaines chimères et tenoit dejà la proie en imagination; mais il arriva qu'un homme d'eglise (qui n'etoit pas de ceux qui font scrupule de tout et bien souvent de rien, car il frequentoit les honorables compagnies et aimoit si fort la comedie qu'il faisoit connoissance avec tous les comediens qui venoient à Alençon [364], et l'avoit fait fort etroitement avec ceux de notre illustre troupe [365]) alloit veiller ce soir-là chez madame de Villefleur, et ayant aperçu un laquais (qu'il ne connoissoit point, non plus que la livrée qu'il portoit) tenant un cheval par la bride, et l'ayant enquis à qui il etoit et ce qu'il faisoit là, et si son maître etoit dans la maison, et ayant trouvé beaucoup d'obscurité en ses reponses, il monta à la salle où etoit la compagnie, à laquelle il raconta ce qu'il avoit vu, et qu'il avoit ouï marcher des personnes à l'entrée de la petite rue. Le Destin, qui avoit observé cet homme qui se cachoit le visage de son manteau, et qui avoit toujours l'imagination frappée de Saldagne, ne douta point que ce ne fût lui; pourtant il n'en avoit rien dit à personne, mais il avoit mené tous ses compagnons chez madame de Villefleur, pour faire escorte aux demoiselles qui y veilloient. Mais ayant appris de la bouche de l'ecclésiastique ce que vous venez d'ouïr, il fut confirmé dans la croyance que c'etoit Saldagne qui vouloit hasarder un second enlèvement de sa chère l'Etoile. L'on consulta ce que l'on devoit faire, et l'on conclut que l'on attendroit l'evenement, et que, si personne ne paroissoit devant l'heure de la retraite l'on sortiroit avec toute la précaution que l'on peut prendre en pareilles occasions. Mais l'on ne demeura pas longtemps qu'un homme inconnu entra et demanda mademoiselle de l'Etoile, à laquelle il dit qu'une demoiselle de ses amies lui vouloit dire un mot à la rue, et qu'elle la prioit de descendre pour un moment. L'on jugea alors que c'etoit par ce moyen que Saldagne vouloit reussir à son dessein, ce qui obligea tous ceux de la compagnie à se mettre en état de le bien recevoir. L'on ne trouva pas bon qu'aucune des comediennes descendît, mais l'on fit avancer une des femmes de chambre de madame de Villefleur, que Saldagne saisit aussitôt, croyant que ce fût l'Etoile [366]. Mais il fut bien etonné quand il se trouva investi d'un grand nombre d'hommes armés, car il en etoit passé une partie par une porte qui est sur la grande place, et les autres par la porte ordinaire. Mais comme il n'avoit du jugement qu'autant qu'un brutal en peut avoir, et sans considerer si ses gens etoient joints à lui, il tira un coup de pistolet dont un des comediens fut blessé legèrement, mais qui fut suivi d'une demi-douzaine qu'on dechargea sur lui. Ses gens, qui ouïrent le bruit, au lieu de s'approcher pour le secourir, firent comme font ordinairement ces canailles que l'on emploie pour assassiner quelqu'un, qui s'enfuient quand ils trouvent de la resistance; autant en firent les compagnons de Saldagne, qui etoit tombé, car il avoit un coup de pistolet à la tête et deux dans le corps. L'on apporta de la lumière pour le regarder, mais personne ne le connut que les comediens et comediennes, qui assurèrent que c'etoit Saldagne. On le crut mort, quoiqu'il ne le fût pas, ce qui fut cause que l'on aida à son laquais à le mettre de travers sur son cheval; il le mena à son logis, où on lui reconnut encore quelque signe de vie, ce qui obligea l'hôte à le faire panser; mais ce fut inutilement, car il mourut le lendemain.
[Note 363: ][ (retour) ] C'est-à-dire qui se tenoient aux aguets et alloient à la découverte.
[Note 364: ][ (retour) ] Cela n'étoit pas alors fort rare ni extraordinaire. Racine, dans l'Abrégé de l'histoire de Port-Royal (1re partie), rapporte un mot du fameux partisan Jean de Werth (prisonnier de 1638 à 1642), qui s'étonnoit de voir en France les saints en prison et les évêques à la comédie. Renaudot nous apprend de même que les ecclésiastiques, aussi bien que les hommes du monde, assistèrent en foule à l'Andromède de Corneille (Gaz. de France, 1650). L'abbé de Marolles raconte, dans ses Mémoires, que les cardinaux, le nonce apostolique et les prélats les plus pieux assistoient aux ballets de la cour (Neuvième discours sur les ballets); qu'on y préparoit des places pour les abbés, les confesseurs et les aumôniers de Richelieu, et qu'après la représentation de Mirame, on vit l'évêque de Chartres, Valançay, «le maréchal de camp comique», descendre de dessus le théâtre pour présenter la collation à la reine. Ce fut le même prélat qui fut l'ordonnateur du ballet de la Félicité, à l'hôtel de Richelieu. Cospéan lui-même, le saint évêque de Lisieux, ne reculoit pas devant ce divertissement profane, et le cardinal de Retz rapporte dans ses Mémoires qu'il accepta un jour, sans la moindre difficulté, la proposition que lui firent mesdames de Choisy et de Vendôme de lui donner la comédie dans la maison de l'archevêque de Paris, à Saint-Cloud. Fléchier raconte, dans la Relation des grands jours d'Auvergne, que, sous l'épiscopat de Joachim d'Estaing, à Clermont, on voyoit, après le sermon ou l'office, les chanoines «courir aux comédies avec des dames». Lui-même déclare qu'il n'est pas ennemi juré de ces divertissements. D'après Tallemant, la femme du lieutenant criminel Tardieu se fit un jour conduire par l'évêque de Rennes à l'hôtel de Bourgogne, pour y voir l'Oedipe de Corneille. Quand deux cardinaux, Richelieu et Mazarin, favorisoient particulièrement ce genre de spectacle, les évêques mondains et les abbés beaux esprits, comme il n'en manquoit pas, devoient se croire suffisamment autorisés à les fréquenter.
[Note 365: ][ (retour) ] Plusieurs troupes comiques se donnoient ainsi le nom d'illustres. Le théâtre sur lequel Molière commença à jouer, sous la direction des Béjart (1645), s'intituloit l'illustre théâtre.
[Note 366: ][ (retour) ] On lit une anecdote historique tout à fait analogue dans les Lettres de Malherbe à Peiresc (4 juillet 1614).
Son corps fut porté en son pays, où il fut reçu par ses soeurs et leurs maris. Elles le pleurèrent par contenance, mais dans leur coeur elles furent très aises de sa mort; et j'oserois croire que madame de Saint-Far eût bien voulu que son brutal de mari eût eu un pareil sort, et il le devoit avoir à cause de la sympathie; pourtant je ne voudrois pas faire de jugement temeraire. La justice se mit en devoir de faire quelques formalités; mais n'ayant trouvé personne et personne ne se plaignant, d'ailleurs que ceux qui pouvoient être soupçonnés etoient des principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence. Les comediennes furent conduites à leur logis, où elles apprirent le lendemain la mort de Saldagne, dont elles se rejouirent fort, etant alors en assurance; car partout elles n'avoient que des amis, et partout ce seul ennemi, car il les suivoit partout.
CHAPITRE VII.
Suite de l'histoire de la Caverne.