Comme elle alloit poursuivre, le Destin l'interrompit, lui disant qu'elle ne pouvoit esperer à l'avenir que toute sorte de satisfaction, puisqu'un seigneur tel qu'etoit Leandre la vouloit pour femme. L'on dit en commun proverbe que lupus in fabula [371] (excusez ces trois mots de latin, assez faciles à entendre); aussi, comme la Caverne alloit achever son histoire, Leandre entra, et salua tous ceux de la compagnie. Il etoit vêtu de noir et suivi de trois laquais aussi vêtus de noir, ce qui donna assez à connoître que son père etoit mort. Le prieur de Saint-Louis sortit et s'en alla, et je finis ici ce chapitre.

[Note 371: ][ (retour) ] Proverbe latin, qu'on trouve dans Plaute (Stich. IV, I, v. 71), Térence (Adelph. IV, I, v. 21), Cicéron (lettres à Attic., I. XIII, lett. 33), etc. Il s'employoit dans l'origine pour désigner un interlocuteur qui forçoit les autres à se taire, en survenant dans une conversation, semblable au loup, qui, selon la croyance des anciens, rendoit muet l'homme qui le rencontroit d'abord. V. Virg., 9e égl., v. 53: Lupi Moerin videre priores. C'étoit là son sens primitif, mais il s'étendit peu à peu jusqu'à une signification analogue à celle de notre proverbe populaire: Quand on parle du loup, etc.


CHAPITRE VIII.

Fin de l'histoire de la Caverne.

près que Leandre eut fait toutes les ceremonies de son arrivée, le Destin lui dit qu'il se falloit consoler de la mort de son père, et se féliciter des grands biens qu'il lui avoit laissés. Leandre le remercia du premier, avouant que pour la mort de son père, il y avoit longtemps qu'il l'attendoit avec impatience [372]. «Toutefois, leur dit-il, il ne seroit pas seant que je parusse sur le theâtre si tôt et si près de mon pays natal; il faut donc, s'il vous plaît, que je demeure dans la troupe sans representer jusqu'à ce que nous soyons eloignés d'ici.» Cette proposition fut approuvée de tous; en suite de quoi l'Etoile lui dit: «Monsieur, vous agreerez donc que je vous demande vos titres, et comme il vous plaît que nous vous appelions à present.» Sur quoi Leandre lui repondit: «Le titre de mon père etoit le baron de Rochepierre, lequel je pourrais porter; mais je ne veux point que l'on m'appelle autrement que Leandre, nom sous lequel j'ai eté si heureux que d'agreer à ma chère Angelique. C'est donc ce nom-là que je veux porter jusques à la mort, tant pour cette raison que pour vous faire voir que je veux executer ponctuellement la resolution que je pris à mon départ et que je communiquai à tous ceux de la troupe.» En suite de cette declaration, les embrassades redoublèrent, beaucoup de soupirs furent poussés, quelques larmes coulèrent des plus beaux yeux, et tous approuvèrent la resolution de Leandre, lequel, s'etant approché d'Angelique, lui conta mille douceurs, auxquelles elle repondit avec tant d'esprit que Leandre en fut d'autant plus confirmé en sa resolution. Je vous aurois volontiers fait le recit de leur entretien et de la manière qu'il se passa, mais je ne suis pas amoureux comme ils etoient.

[Note 372: ][ (retour) ] L'aveu est au moins singulier, et l'auteur le donne comme une chose toute simple, voulant sans doute par là imiter Scarron, qui, dans les deux premières parties, mentionne les vices et les actes les moins excusables de ses personnages, sans avoir l'air de les blâmer, et se conformer au ton d'un roman comique et réaliste, qui doit prendre les moeurs telles qu'elles sont, sans vouloir moraliser ni sermonner hors de propos et à contresens. C'est là une observation qu'on peut faire dans la plupart des romans comiques et familiers du temps, dont les auteurs, peu sensibles aux délicatesses du sentiment, semblent en général remplis d'indulgence pour tout ce qui n'est pas ridicule, mais simplement malhonnête. C'est ainsi que Sorel, dans Francion (l. VIII), a l'air de trouver fort joli le bon tour par lequel son héros assoupit un créancier, puis lui prend ses créances dans sa poche et les brûle; que Tristan, dans le Page disgracié, laisse en paiement, dans une auberge, une meute de chiens qui ne lui appartient pas, et traite la chose comme une simple plaisanterie (ch. 30). Ce caractère se retrouve dans les pièces de Dancourt et de Regnard, comme dans le Gil-Blas de Le Sage; et, du reste, il est commun aux romans picaresques et aux comédies de tous les temps et de tous les pays. Personne n'ignore que le comte de Grammont, et bien d'autres, trichoient au jeu, sans perdre pour cela beaucoup de consideration, aux yeux mêmes des plus honnêtes gens (V. Tallemant, historiette de Beaulieu Picart, au début), et que l'honnête Gourville, si estimé de ses contemporains, enleva un jour un riche directeur des postes, pour lui faire racheter sa liberté à beaux deniers comptants.

Leandre leur dit de plus qu'il avoit donné ordre à toutes ses affaires, qu'il avoit mis des fermiers dans toutes ses terres, et qu'il leur avoit tait avancer chacun six mois, ce qui pouvoit monter à six mille livres, qu'il avoit apportées afin que la troupe ne manquât de rien. A ce discours, grands remerciements. Alors Ragotin (qui n'avoit point paru en tout ce que nous avons dit en ces deux derniers chapitres) s'avança pour dire que puisque M. Leandre ne vouloit pas representer en ce pays, qu'on pouvoit bien lui bailler ses rôles et qu'il s'en acquitteroit comme il faut. Mais Roquebrune (qui etoit son antipode) dit que cela lui appartenoit bien mieux qu'à un petit bout de flambeau. Cette epithète fit rire toute la compagnie; en suite de quoi le Destin dit que l'on y aviseroit, et qu'en attendant la Caverne pourroit achever son histoire, et qu'il seroit bon d'envoyer querir le prieur de Saint-Louis, afin qu'il en ouît la fin comme il avoit fait la suite, et afin que plus facilement il nous debitât la sienne. Mais la Caverne repondit qu'il n'etoit pas necessaire, parce qu'en deux mots elle auroit achevé. On lui donna audience, et elle continua ainsi: