J'ai dit que le livre de Scarron est une comédie: on y retrouve les types et les caractères de la scène, et des types supérieurement tracés, dans une intrigue un peu décousue et qui forme, pour ainsi dire, ce qu'on nomme en style technique une pièce à tiroirs, comme il en avertit lui-même le lecteur (I, 12). Voici d'abord Ragotin, petit bourgeois hargneux, querelleur, enthousiaste, bel esprit et esprit fort, très chevaleresque, très galant et très empressé près des dames, ardent à se poser en champion, mais malheureux en querelle comme en amour, personnage ridicule au physique aussi bien qu'au moral, et sur lequel, si l'on me permet ce rapprochement peu classique, sembleroit avoir été calqué le type populaire de M. Mayeux. Voici La Rancune, ce fripon misanthrope, crevant de vanité et d'envie, et néanmoins exerçant toujours une sorte d'ascendant incontesté par la supériorité de son imperturbable sang-froid. La Rappinière, qui est aussi dessiné de main de maître, surtout dans les premières pages, ne me paroît pourtant point à la hauteur des précédents, parce qu'il ne se soutient pas dans le caractère où nous l'a d'abord montré l'auteur. Scarron commence par le présenter comme le rieur de la ville du Mans, et nous ne le voyons plus guère ensuite que comme un coquin pendable, riant peu et faisant des méchancetés peu plaisantes. Le poète Roquebrune, avec sa physionomie gasconne et ses naïves prétentions de mâche-laurier, n'est point inférieur, quoique relégué sur le second plan. Il n'est pas jusqu'aux rôles tout à fait accessoires et secondaires, et que l'auteur n'a fait qu'esquisser en courant sans y revenir, dont les portraits ne nous arrêtent au passage. Que dites-vous, par exemple, de cette grosse sensuelle qui porte le nom caractéristique de madame Bouvillon? du curé de Domfront, dont la mésaventure est décrite avec une vérité pittoresque? et de ce grand et flegmatique la Baguenodière, si curieusement dessiné en deux traits de plume [16]?

[Note 16: ][ (retour) ] Les érudits me pardonneront-ils de rappeler, à propos de ce personnage, le nom bien connu du mousquetaire Porthos, géant taciturne comme la Baguenodière, et présentant, comme lui, les mêmes caractères de force, de bravoure et de simplicité d'esprit? Je sais bien que M. A. Dumas a été mis sur la voie par le type primitif, tel qu'il est simplement esquissé dans les Mémoires de d'Artagnan, de Sandras de Courtilz, et surtout par la figure historique de M. de Besmond; mais seroit-il impossible qu'il se fût souvenu aussi de la Baguenodière de Scarron, lui qui s'est souvenu de tant de choses?

Tout cela est, certes, autre chose que du burlesque: c'est du comique, sinon très profond et très fin, au moins en général très vrai, plein de vivacité, de verve et de vie, et ne dépassant point les bornes. Il est fâcheux que cette comédie soit quelque peu gâtée par certaines scènes où se retrouve trop le grotesque auteur du Typhon. Mais, quoi! Scarron ne pouvoit entièrement cesser d'être Scarron, et, même dans ses meilleurs moments, il ne faut pas lui demander les délicatesses du goût. Ainsi, on retrancheroit volontiers du Roman comique l'aventure du pot de chambre, pour parler son langage, et quelques plaisanteries qui ne paroissent avoir d'autre but que d'exciter le rire pour le seul plaisir du rire: tels sont, par exemple, le trait de cet avare qui pousse la lésine jusqu'à vouloir se nourrir lui-même, ainsi que toute sa famille, du lait de sa femme (I, 13); l'apparition fantastique du lévrier pendant le récit de La Caverne (II, 3), etc. Ne lui en veuillons pas non plus d'avoir, indépendamment de ces moyens bouffons, employé souvent dans le Roman comique les mêmes procédés que dans le Virgile travesti, le Typhon et ses autres vers burlesques, pour exciter le rire, c'est-à-dire l'intervention fréquente et inattendue de la personnalité de l'auteur se montrant tout à coup derrière ses personnages et à travers l'action,--le mélange de quelque réflexion comique cousue à quelque passage d'un ton plus élevé,--d'une remarque ironiquement naïve aux images les plus poétiques, de la solennité grotesque à la trivialité, etc. Ce sont là les ressources ordinaires du genre, dont il a usé largement sans doute, mais cette fois sans abus.

Scarron a donné à la plupart de ses personnages des noms allégoriques et expressifs, qui ressemblent à des sobriquets ridicules: le Destin, la Rancune, la Caverne, la Rappinière, madame Bouvillon. Si on vouloit le lui reprocher comme une puérilité de mauvais goût, il serait facile de le justifier d'une accusation qu'encourraient avec lui Racine (le Chicaneau des Plaideurs), Molière, dans ses farces et même dans ses grandes comédies (le Trissotin des Femmes savantes, l'huissier Loyal du Tartufe, etc.). Cet usage, originaire d'Italie, et assez répandu dans la littérature espagnole imitée par Scarron, et même dans Don Quichotte, est général dans les romans comiques. Du reste, pour ses noms de comédiens, Scarron n'a fait que se conformer à une coutume reçue et suivie dans la réalité au théâtre; pour ses personnages manceaux, il s'est également conformé aux habitudes locales et aux traditions de grosses plaisanteries qui avoient cours dans le Maine, où le goût de la raillerie à tout propos et des sobriquets ridicules a toujours été répandu. «Les noms des personnes transmis par nos vieilles chartes, nous écrit M. Anjubault, bibliothécaire du Mans: Maluscanis, Malamusca, Sanguinator, Bibe Duas, Frigida Coquina, ne sont pas moins caustiques que ceux qu'a inventés Scarron [17]

[Note 17: ][ (retour) ] Scarron, comme on sait, avoit habité le pays où se passe la scène de son roman assez long-temps pour se pénétrer de ses moeurs, de son esprit, de ses usages. Renouard prétend qu'il étoit au Mans dès 1657. Cette opinion est peu suivie; mais ce qui sembleroit la confirmer, c'est un passage de l'Épithalame du comte de Tessé, par notre auteur:

A Verny, maison bien bâtie,

Un jour, en bonne compagnie,

Je mangeai d'un fort grand saumon, etc.

Le château de Vernie, à 23 kilomètres du Mans, appartenoit au comte de Tessé, qui s'étoit marié en 1638. Il est probable que l'épithalame est de la même année ou à peu près, ce qui prouveroit que dès lors au moins Scarron étoit sur les lieux. Ses épîtres à madame de Hautefort démontrent qu'il y étoit encore en 1641 et 1643. C'est à cette dernière date que sa protectrice lui fait obtenir un bénéfice, qui ne lui est point accordé, comme presque tout le monde l'a dit, par M. de Lavardin, évêque du Mans, car le prédécesseur de M. de Lavardin sur ce siége épiscopal ne mourut que cinq ans après, le 1er mai 1648; mais il n'en est pas moins vrai qu'à cette date de 1643 l'abbé de Lavardin n'étoit pas étranger au Maine, qu'il visitoit souvent. «De quelle nature étoit ce bénéfice et comment en jouit-il? La question est difficile à éclaircir pour qui ne connoît point à fond la discipline cléricale et les subterfuges propres à l'éluder. Scarron, n'ayant jamais eu d'un ecclésiastique que l'habit, se sera peut-être servi d'un prête-nom pour la possession de sa prébende, comme il l'appelle. Quoi qu'il en soit, au mois de mars 1646, il habitoit une des maisons canoniales, contrairement aux statuts. Le chanoine Le Comte, qui devoit l'occuper en personne, s'excuse de ses retards devant le chapitre, et déclare, le 25 mai suivant, qu'il n'a pu aller habiter sa maison dans le délai prescrit, parceque M. Scarron, en partant, y a laissé son valet malade, mais qu'il y couchera la nuit prochaine.» (Lettre de M. Anjubault.) Scarron demeuroit au Mans, place Saint-Michel, 1. La maison subsiste encore, et une rue de la ville porte son nom. Le musée communal possède 27 tableaux sur toile, d'environ un mètre carré de superficie, de peinture fort médiocre, quoique de composition assez bonne, oeuvre d'un artiste dont on ignore le nom (on dit qu'il s'appeloit Coulon ou Coulomme), et représentant des sujets tirés du Roman comique. Il subsiste quelques dépendances du château de Vernie, entre autres un pavillon qu'on appeloit et qu'on appelle encore parfois le Pavillon du Roman comique, et qui renfermoit les tableaux dont nous venons de parler.

D'autres pourroient reprocher à notre auteur d'avoir un peu trop multiplié les infortunes de Ragotin, qui sont souvent de la nature la moins relevée; mais ces infortunes, qui vont de pair avec celles des héros burlesques de tous les autres romans du même genre [18], rentrent tout à fait dans le rôle du personnage, et servent à en mieux marquer le caractère, à en compléter la peinture; il est fâcheux seulement qu'au moins en un endroit Scarron ait dépassé la limite du rire et poussé la plaisanterie jusqu'à la cruauté, quand il nous montre Ragotin renversant sur lui les ruches et tout couvert de piqûres.

[Note 18: ][ (retour) ] Cf. L'Hortensius de Francion, le Lysis du Berger extravagant, le Nicodème du Roman bourgeois, etc.

Ces farces, d'ailleurs, ces grêles de coups et ces avalanches de taloches, qui pourraient sembler revenir trop souvent, trouvent, aussi bien que les noms ridiculement expressifs dont nous venons de parler, leur justification dans les moeurs et coutumes des Manceaux d'alors,--car Dieu me garde de médire des Manceaux d'aujourd'hui! D'une part, la jovialité, le gros rire, l'amour du plaisir, les bons tours de tout genre; de l'autre, les querelles et batailles continuelles, étoient leur fort. Nous voyons la police locale obligée d'intervenir souvent dans l'un et l'autre cas. Ainsi, «un chanoine, ayant représenté une farce scandaleuse le jour de Pâques, est puni par le chapitre, qui fait jurer à ses confrères de ne plus fréquenter les cabarets ni les brelans.--Dans la cathédrale, on donne permission, pendant l'office de la Pentecôte, de jeter du haut de la voûte une colombe et des fleurs; mais on défend de lancer de l'eau et des poulets. Sur la place du Cloître, devant la maison même de Scarron, il faut certains jours laisser à sec la coupe de la fontaine, afin d'éviter les insolences que se permettent les valets, etc... Lisez sur une carte de Jaillot ou de Cassini les noms anciens des localités, et recherchez-en le sens à l'aide d'un lexique roman, de toutes parts vous trouverez des souvenirs de plaisir, de faits licencieux ou turbulents... Quant aux distributions de coups de raquettes, de soufflets et de claques, Scarron ne les a que médiocrement exagérées.» Partout les disputes se terminent le plus souvent par des voies de fait. «Les archives du Mans sont pleines de récits concernant des églises, des cimetières et d'autres lieux consacrés, qui ont été déclarés pollus par suite de coups d'épée ou d'arquebuse qui s'y sont donnés et reçus. Dans les assemblées publiques, au milieu même des cortéges officiels, il n'étoit pas rare de voir surgir de violents débats au sujet des préséances. Un honnête avocat du Mans, dont j'ai les Mémoires du temps même de Scarron, raconte comme un fait qui n'a rien de très étonnant que, se promenant un jour sur la place des Jacobins avec deux demoiselles, dont l'une étoit sa maîtresse, un chanoine se permit de relever la coiffe de l'une d'elles. «Je fus obligé de lui donner un soufflet», dit l'avocat. C'étoit, à ce qu'il paroît, le plus juste prix. Le valet d'une certaine dame noble se crut obligé d'intervenir et de prendre aux cheveux le galant défenseur, qui fut littéralement traîné sur la place. Hâtons-nous de dire que le chanoine fut puni par ses supérieurs et que le valet alla en prison.--Les grands seigneurs du pays inventoient ou importoient, la plupart, des exemples de ce genre, avec les développements et les variantes proportionnés à leur moyens. Les Lavardin [19] n'étoient pas les moins industrieux, ou du moins ils se mettoient peu en peine de changer cet état de choses [20] (V. Tallemant des Réaux).» Aussi les statuts contra rixantes sont-ils sans cesse renouvelés. Du reste, on sait quel rôle les coups de bâton, par exemple, jouoient alors dans les relations de la vie sociale.

[Note 19: ][ (retour) ] Amis et protecteurs de Scarron.

[Note 20: ][ (retour) ] Lettre de M. Anjubault.