i le commencement de cette histoire (où vous n'avez vu que de la joie et des contentemens) vous a eté ennuyeux, ce que vous allez ouïr le sera bien davantage, puisque vous n'y verrez que des revers de la fortune, des douleurs et des desespoirs qui suivront les plaisirs et les satisfactions où vous me verrez encore, mais pour fort peu de temps. Pour donc reprendre au même lieu où je finis le recit, après que mes camarades et moi eûmes appris nos rôles et exercé plusieurs fois, un jour de dimanche au soir nous representâmes notre pièce dans la maison du sieur du Fresne, ce qui fit un grand bruit dans le voisinage; quoique nous eussions pris tous les soins de faire tenir les portes du parc bien fermées, nous fûmes accablés de tant de monde, qui avoit passé le château ou escaladé les murailles, que nous eûmes toutes les peines imaginables à gagner le theâtre, que nous avions fait dresser dans une salle de mediocre grandeur; aussi il resta les deux tiers du monde dehors. Pour obliger ces gens-là à se retirer, nous leur fîmes promesse que le dimanche suivant nous la representerions dans la ville et dans une plus grande salle. Nous fîmes passablement bien pour des apprentis, excepté un de nos acteurs qui faisoit le personnage du secretaire du roi Darius (la mort de ce monarque etoit le sujet de notre pièce [396]): car il n'avoit que huit vers à dire, ce qu'il faisoit assez bien entre nous; mais, quand il fallut representer tout à bon, il le fallut pousser sur la scène par force, et ainsi il fut obligé de parler, mais si mal que nous eûmes beaucoup de peine à faire cesser les éclats de rire.

[Note 396: ][ (retour) ] Il s'agit probablement de La Mort de Daire, tragédie de Hardy (1619), où Masoee, qui peut passer en effet pour le secrétaire de Darius, a non pas huit vers, mais dix en tout à prononcer, dans la 1re scène du 2e acte.

La tragedie etant finie, je commençai le bal avec la du Lys, et qui dura jusqu'à minuit. Nous prîmes goût à cet exercice, et sans en rien dire à personne nous etudiâmes une autre pièce. Cependant je ne desistois point de mes visites ordinaires. Or, un jour que nous etions assis auprès du feu, il arriva un jeune homme auquel l'on y fit prendre place; après un quart d'heure d'entretien, il sortit de sa poche une boîte dans laquelle il y avoit un portrait de cire en relief, très bien fait, qu'il dit être celui de sa maîtresse. Après que toutes les demoiselles l'eurent vu et dit qu'elle etoit fort belle, je le pris à mon tour, et, en le considerant avec attention, je m'imaginai qu'il ressembloit à la du Lys, et que ce galant-là avoit quelque pensée pour elle. Je ne marchandai point à jeter cette boîte dans le feu, où la petite statue se fondit bientôt: car, quand il se mit en devoir de l'en tirer, je l'arrêtai et le menaçai de le jeter par la fenêtre. M. du Fresne (qui m'aimoit autant alors comme il m'a haï depuis) jura qu'il lui feroit sauter l'escalier, ce qui obligea ce malheureux à sortir confusement. Je le suivis sans que personne de la compagnie m'en pût empêcher, et je lui dis que, s'il avoit quelque chose sur le coeur, que nous avions chacun une epée et que nous etions en beau lieu pour se satisfaire; mais il n'en eut pas le courage. Or le dimanche suivant nous jouâmes la même tragedie que nous avions dejà representée, mais dans la salle d'un de nos voisins qui etoit assez grande, et par ce moyen nous eûmes quinze jours pour étudier l'autre pièce. Je m'avisai de l'accompagner de quelques entrées de ballet [397], et je fis choix de six de mes camarades qui dansoient le mieux, et je fis le septième. Le sujet du ballet etoit les bergers et les bergères soumis à l'Amour: car à la première entrée paroissoit un Cupidon, et aux autres des bergers et des bergères, tous vêtus de blanc, et leurs habits tout parsemés de noeuds de petit ruban bleu, qui etoit la couleur de la du Lys, et que j'ai aussi toujours portée depuis; il est vrai que j'y ai ajouté la feuille [398] morte, pour les raisons que je vous dirai à la fin de cette histoire. Ces bergers et bergères faisoient deux à deux chacun une entrée, et, quand ils paroissoient tous ensemble, ils formoient les lettres du nom de la du Lys, et l'amour decochoit une flèche à chaque berger et jetoit des flammes de feu aux bergères, et tous en signe de soumission flechissoient le genou. J'avois composé quelques vers sur le sujet du ballet, que nous recitâmes; mais la longueur du temps me les a fait oublier, et, quand je m'en souviendrois encore, je n'aurois garde de vous les dire, car je suis assuré qu'ils ne vous agréeroient pas, à présent que la poësie françoise est au plus haut degré où elle puisse monter. Comme nous avions tenu la chose secrète, il nous fut facile de n'avoir que de nos amis particuliers, qui insensiblement et sans que l'on s'en aperçût entrèrent dans le parc, où nous representâmes à notre aise les Amours d'Angelique et de Sacripant, roi de Circassie, sujet tiré de l'Arioste [399]; ensuite nous dansâmes notre ballet.

[Note 397: ][ (retour) ] Le ballet, que Benserade devoit élever à un si haut point de gloire, et que Molière même ne dédaigna pas de cultiver, étoit déjà, à cette époque, en grande faveur. V. le Mercure du temps et les Mémoires de Marolles, passim. En 1630, le fameux ballet préparé par le comte de Soissons pour le retour de Louis XIII à Paris mit la cour et la ville en émoi et préoccupa les esprits plus encore que le procès du maréchal de Marillac. Les ballets de Maître Galimathias, des Goutteux (1630), du Monde, de la Prospérité des armes de France, du Triomphe de la beauté (1640), etc., n'excitoient guère moins l'attention publique. Déjà, même sous Henri IV, il y avoit eu à la cour plus de 80 ballets.

[Note 398: ][ (retour) ] On peut consulter le Jeu du galant (Maison des jeux, 3e p.) pour la signification attachée alors à la couleur des rubans. Voici d'abord pour le bleu: «Doriclas, commençant, dit qu'il choisissoit le bleu à cause qu'etant une couleur attribuée au ciel, elle temoignoit que l'on ne vouloit avoir que des affections celestes.» Quant à la couleur feuille morte, elle signifioit la mort de l'espérance, ou au moins d'une espérance.

[Note 399: ][ (retour) ] Encore un sujet emprunté au Roland furieux, qui étoit alors mis à contribution par le théâtre presque autant que l'Astrée. Je serois assez porté à croire que l'auteur a commis une erreur dans la désignation de cette pièce, car l'Arioste nous montre bien Sacripant amoureux d'Angélique, mais non Angélique amoureuse de Sacripant; d'ailleurs, je ne connois pas, dans notre ancien théâtre, de pièce intitulée ainsi. Il y en a deux, l'une publiée à Troyes, chez Noël Laudereau, l'autre probablement de Ch. Bauter, dit Méliglosse, publiée chez Oudot (1614), qui portent ce titre: Tragédie françoise des amours d'Angelique et de Medor, avec les furies de Rolland et la mort de Sacripant, etc. Peut-être l'auteur a-t-il fait une confusion involontaire.

Je voulus commencer le bal à l'ordinaire, mais M. du Fresne ne le voulut pas permettre, disant que nous etions assez fatigués de la comedie et du ballet; il nous donna congé et nous nous retirâmes. Nous resolûmes de rendre cette comedie publique et de la representer dans la ville, ce que nous fîmes le dimanche gras, dans la salle de mon parrain, et en plein jour. La du Lys me dit que, si je commençois le bal, que ce fût avec une fille de notre voisinage qui etoit vêtue de taffetas bleu tout de même qu'elle, ce que je fis. Mais il s'eleva un murmure sourd dans la compagnie, et il y en eut qui dirent assez haut: «Il se trompe, il se manque», ce qui excita le rire à la du Lys et à moi; de quoi la fille s'etant aperçue, me dit: «Ces gens ont raison, car vous avez pris l'une pour l'autre.» Je lui repondis succinctement: «Pardonnez-moi, je sçais fort bien ce que je fais.» Le soir je me masquai avec trois de mes camarades, et je portois le flambeau, croyant que par ce moyen je ne serois pas connu [400], et nous allâmes dans le parc. Quand nous fûmes entrés dans la maison, la du Lys regarda attentivement les trois masques, et, ayant reconnu que je n'y etois pas, elle s'approcha de moi à la porte où je m'etois arrêté avec le flambeau, et, me prenant par la main, me dit ces obligeantes paroles: «Deguise-toi de toutes les façons que tu pourras t'imaginer, je te connoîtrai toujours facilement.» Après avoir eteint le flambeau, je m'approchai de la table, sur laquelle nous posâmes nos boîtes de dragées et jetâmes les dés. La du Lys me demanda à qui j'en voulois, et je lui fis signe que c'etoit à elle; elle me repliqua qu'est-ce que je voulois qu'elle mît au jeu, et je lui montrai un noeud de ruban que l'on appelle à present galant [401], et un bracelet de corail qu'elle avoit au bras gauche. Sa mère ne vouloit pas qu'elle le hasardât; mais elle eclata de rire, en disant qu'elle n'apprehendoit pas de me le laisser. Nous jouâmes et je gagnai, et je lui fis un present de mes dragées. Autant en firent mes compagnons avec la fille aînée et d'autres demoiselles qui y etoient venues passer la veillée. Après quoi nous prîmes congé. Mais, comme nous allions sortir, la du Lys s'approcha de moi, et mit la main aux cordons qui tenoient mon masque attaché, qu'elle denoua promptement, en disant: «Est-ce ainsi que l'on fait de s'en aller si vite?» Je fus un peu honteux, mais pourtant bien aise d'avoir un si beau pretexte de l'entretenir. Les autres se demasquèrent aussi, et nous passâmes la veillée fort agreablement. Le dernier soir du carnaval je lui donnai le bal avec la petite bande de violons, la grande etant employée pour la noblesse. Pendant le carême il fallut faire trève de divertissemens pour vaquer à la piété, et je vous puis assurer que nous ne manquions pas un sermon, la du Lys et moi. Nous passions les autres heures du jour en visites continuelles et en promenades, ou à ouïr chanter les filles de la ville sur le derrière du château, où il y a un excellent echo, où elles provoquoient cette nymphe imaginaire à leur repondre [402].

[Note 400: ][ (retour) ] Ce ne fut que peu d'années avant la composition de cette 3e partie que la cour commença à répandre la mode des mascarades. V. Mém. de madem. de Montp., coll. Petitot, XLII, p. 408, et une note de Walckenaër, Mém. de Madame de Sévigné, II, p. 481.

[Note 401: ][ (retour) ] On appeloit galants des rubans noués, servant à orner les habits ou la tête tant des hommes que des femmes: «Il y a de certaines petites choses qui coûtent peu, et neanmoins parent extrêmement un homme,... comme par exemple d'avoir un beau ruban d'or et d'argent au chapeau, quelquefois entremeslé de soie de quelque belle couleur, et d'avoir aussi au devant des chausses sept ou huit des plus beaux rubans satinés et des couleurs les plus eclatantes qui se voient.... Pour montrer que toutes ces manières de rubans contribuent beaucoup à faire parestre la galanterie d'un homme, ils ont emporté le nom de galands, par preference sur toute autre chose.» (Loix de la galant.) On peut voir aussi, dans la Maison des jeux, la pièce suivante, intitulée: le Jeu du galand, et dans le Recueil en prose de Sercy (1642), t. 1er, l'Origine et le progrès des rubans. Les galants qui ornoient la toilette des femmes prenoient différents noms, suivant la place qu'ils occupoient: on les appeloit le mignon, le badin, l'assassin des dames, etc.

[Note 402: ][ (retour) ] Voilà un ressouvenir de ces échos qui avoient fait les délices des cours de François Ier et de Henri II. V. un curieux écho dans les oeuvres de Joach. du Bellay, et dont les pastorales avoient tellement mis l'usage à la mode qu'on les retrouve parfois jusque dans les romans comiques et satiriques, bien que ceux-ci tournent en ridicule la plupart des inventions de la pastorale, comme du roman héroïque et chevaleresque. Ainsi Sorel, dans Le Berger extravagant, manifeste lui-même un certain foible pour les échos. (Remarq. sur le 1er l.) Boileau se moque de cet usage, à plusieurs reprises, dans les Héros de roman.