[Note 414: ][ (retour) ] Ces vols et ces abus étoient choses continuelles, dont se rendoient fréquemment coupables les plus bas comme les plus hauts officiers de l'armée. Ainsi le maréchal de Marillac fut mis en jugement (1630) et exécuté à raison des malversations de ce genre «par lui commises dans sa charge de général d'armée en Champagne.» Tallemant raconte qu'un nommé du Bois, qui commandoit les chevau-légers du prince de Conti, avoit énormément volé, également en Champagne, et qu'il fut quitte pour rendre la moitié de ce qu'il avoit pris. (Historiette de Sarrazin.) «Partout où les armées ont passé, écrit un peu plus tard Vincent de Paul à l'évêque de Dax, elles y ont commis les sacriléges, les vols et les impiétés que votre diocèse a soufferts; et non seulement dans la Guienne et le Périgord, mais aussi en Saintonge, Poitou, Bourgogne, Champagne et Picardie, et en beaucoup d'autres.» Les pillages et dévastations des troupes produisoient des effets d'autant plus terribles que la plupart de ces provinces, surtout la Picardie et la Champagne, étoient alors dans une horrible misère.
[Note 415: ][ (retour) ] Ce mot se dit de la solde qu'on paie aux soldats dans les revues. (Dict. de Fur.).
[Note 416: ][ (retour) ] Sainte-Reine ou Alise est un bourg, avec eaux minérales, à une lieue de Flavigny.
L'armée, qui etoit la plus belle qui fût jamais sortie de France, eut le mauvais succès que vous avez pu sçavoir; ce qui arriva par la mauvaise intelligence des generaux [417]. Après son debris je m'arrêtai à Grenoble, pour laisser passer la fureur des paysans de Bourgogne et de Champagne, qui tuoient tous les fugitifs, et le massacre en fut si grand que la peste se mit si furieusement dans ces deux provinces, qu'elle s'epandit par tout le royaume [418]. Après que j'eus demeuré quelque temps à Grenoble, où je fis de grandes connoissances, je resolus de me retirer dans cette ville, ma patrie. Mais en passant par des lieux ecartés du grand chemin, pour la raison que j'ai dite, j'arrivai à un petit bourg appelé Saint-Patrice, où le fils puîné de la dame du lieu, qui etoit veuve, faisoit une compagnie de fantassins pour le siége de Montauban [419]. Je me mis avec lui, et il reconnut quelque chose sur mon visage qui n'etoit pas rebutant. Après m'avoir demandé d'où j'etois, et que je lui eus dit franchement la verité, il me pria de prendre le soin de conduire un sien frère, jeune garçon, chevalier de Malte, auquel il avoit donné son enseigne, ce que j'acceptai volontiers. Nous partîmes pour aller à Noves, en Provence, qui etoit le lieu d'assemblée du regiment, mais nous n'y eûmes pas demeuré trois jours que le maître d'hôtel de ce capitaine le vola et s'enfuit. Il donna ordre qu'il fût suivi, mais en vain; ce fut alors qu'il me pria de prendre les clefs de ses coffres, que je ne gardai guères, car il fut deputé du corps du regiment pour aller trouver le grand cardinal de Richelieu, lequel conduisoit l'armée pour le siége de Montauban et autres villes rebelles de Guyenne et Languedoc. Il me mena avec lui, et nous trouvâmes Son Eminence dans la ville d'Albi; nous la suivîmes jusqu'à cette ville rebelle, qui ne le fut plus à l'arrivée de ce grand homme, car elle se rendit, comme vous avez pu sçavoir. Nous eûmes pendant ce voyage un grand nombre d'aventures que je ne vous dis point, pour ne vous être pas ennuyeux, ce que j'ai peut-être dejà trop eté.»
[Note 417: ][ (retour) ] Cette armée, qui étoit sous les ordres du marquis d'Uxelles, fut complétement battue, malgré l'avantage du nombre, par les troupes du duc de Savoie, à l'affaire de Saint-Pierre, dans le marquisat de Saluces (1628). Sur la mauvaise intelligence qui régnoit entre les chefs et les directeurs de l'entreprise, on peut voir, outre les histoires spéciales, les Mémoires de l'abbé Marolles (édit. d'Amst., 1755, t. I, p. 146 et 7).
[Note 418: ][ (retour) ] Les paysans étoient irrités des ravages qu'avoit faits l'armée sur la route, des pillages des soldats, des concussions des généraux. La peste dont il s'agit ici fut, en plusieurs endroits, l'occasion d'un nouveau soulèvement contre les réformés, qu'on soupçonna «de propager l'infection au moyen d'un onguent appliqué sur les portes des maisons; on en avoit massacré plusieurs dans les rues, et les magistrats eux-mêmes s'étoient vus forcés de faire exécuter juridiquement quelques malheureux désignés par le cri général comme engraisseurs de portes et infecteurs publics.» (Bazin, Histoire de France sous Louis XIII.)
[Note 419: ][ (retour) ] La principale place qui restât aux réformés en France, après la prise de La Rochelle, et la dernière qui se soumit; ce ne fut qu'en 1629 qu'elle se rendit définitivement.
Alors l'Etoile lui dit que ce seroit les priver d'un agreable divertissement s'il ne continuoit jusqu'à la fin. Il poursuivit donc ainsi:
«Je fis des grandes connoissances dans la maison de cet illustre cardinal, et principalement avec les pages, dont il y en avoit dix-huit de Normandie, et qui me faisoient de grandes caresses, aussi bien que les autres domestiques de sa maison. Quand la ville fut rendue, notre regiment fut licencié, et nous nous en revînmes à Saint-Patrice. La dame du lieu avoit un procès contre son fils aîné, et se preparoit pour aller le poursuivre à Grenoble. Quand nous arrivâmes, je fus prié de l'accompagner; à quoi j'eus un peu de repugnance, car je voulois me retirer, comme je vous ai dit; mais je me laissai gagner, dont je ne me repentis pas, car, quand nous fûmes arrivés à Grenoble, où je sollicitai fortement le procès, le roi Louis treizième, de glorieuse memoire, y passa pour aller en Italie [420], et j'eus l'honneur de voir à sa suite les plus grands seigneurs de ce pays [421], et entre autres le gouverneur de cette ville, lequel connoissoit fort M. de Saint-Patrice, auquel il me recommanda, et, après m'avoir offert de l'argent, lui dit qui j'etois, ce qui l'obligea à faire plus d'estime de moi qu'il n'avoit pas fait, bien que je n'eusse pas sujet de me plaindre. Je vis encore cinq jeunes hommes de cette ville qui etoient au regiment des gardes, trois desquels etoient gentilshommes, et auxquels j'avois l'honneur d'appartenir; je les traitai du mieux qu'il me fut possible, et à la maison et au cabaret. Un jour que nous venions de déjeuner d'un logis du faubourg de Saint-Laurent, qui est au delà du pont, nous nous arrêtâmes dessus pour voir passer des bateaux, et alors un d'eux me dit qu'il s'etonnoit fort que je ne leur demandasse point de nouvelles de la du Lys. Je leur dis que je n'avois osé de peur de trop apprendre. Ils me repartirent que j'avois bien fait, et que je devois l'oublier, puisqu'elle ne m'avoit pas tenu parole. Je pensai mourir à cette nouvelle; mais enfin il fallut tout sçavoir. Ils m'apprirent donc qu'aussitôt que l'on eut appris mon depart pour l'Italie, qu'on l'avoit mariée à un jeune homme qu'ils me nommèrent, et qui etoit celui de tous ceux qui y pouvoient pretendre pour qui j'avois le plus d'aversion. Alors j'eclatai, et dis contre elle tout ce que la colère me suggera. Je l'appelai tigresse, felonne, perfide, traîtresse; qu'elle n'eût pas osé se marier me sçachant si près, etant bien assurée que je la serois allé poignarder avec son mari, jusques dedans son lit. Après, je sortis de ma poche une bourse d'argent et de soie bleue, à petit point, qu'elle m'avoit donnée, dans laquelle je conservois le bracelet et le ruban que je lui avois gagné. Je mis une pierre dedans et la jetai avec violence dans la rivière, en disant: «Ainsi se puisse effacer de ma memoire celle à qui ont appartenu ces choses, de même qu'elles s'enfuiront au gré des ondes!» Ces messieurs furent etonnés de mon procedé, et me protestèrent qu'ils etoient bien marris de me l'avoir dit, mais qu'ils croyoient que je l'eusse sçu d'ailleurs. Ils ajoutèrent, pour me consoler, qu'elle avoit eté forcée à se marier, et qu'elle avoit bien fait paroître l'aversion qu'elle avoit pour son mari: car elle n'avoit fait que languir depuis son mariage, et etoit morte quelque temps après. Ce discours redoubla mon deplaisir et me donna à même temps quelque espèce de consolation. Je pris congé de ces messieurs et me retirai à la maison, mais si changé que mademoiselle de Saint-Patrice, fille de cette bonne dame, s'en aperçut. Elle me demanda ce que j'avois, à quoi je ne repondis rien; mais elle me pressa si fort que je lui dis succinctement mes aventures et la nouvelle que je venois d'apprendre. Elle fut touchée de ma douleur, comme je le connus par les larmes qu'elle versa. Elle le fit sçavoir à sa mère et à ses frères, qui me temoignèrent de participer à mes deplaisirs, mais qu'il falloit se consoler et prendre patience.
[Note 420: ][ (retour) ] Il y passa en février 1629, pour diriger la guerre de la succession de Mantoue et de Montferrat, légués par le dernier duc à un prince françois, le duc de Nevers, et que les Espagnols, secondés des Savoyards, ne vouloient pas céder.