La conversation finit par l'arrivée de M. de Verville et de M. de la Garouffière. Et je finis aussi ce chapitre, qui, sans doute, a eté bien ennuyeux, tant pour sa longueur que pour son sujet.
CHAPITRE XIV.
Retour de Verville, accompagné de M. de la Garouffière;
mariage des comediens et comediennes,
et autres aventures de Ragotin.
ous ceux de la troupe furent etonnés de voir M. de la Garouffière; pour Verville, il etoit attendu avec impatience, principalement de ceux et celles qui se devoient marier. Ils lui demandèrent quels bons affaires [427] il avoit en cette ville, et il leur repondit qu'il n'en avoit aucuns, mais que, M. de Verville lui ayant communiqué quelque chose d'importance, il avoit eté ravi de trouver une occasion si favorable pour les revoir encore une fois, et leur offrit la continuation de ses services. Verville lui fit signe qu'il n'en falloit parler qu'en secret, et, pour lui en rompre les discours, il lui presenta le prieur de Saint-Louis, avec lequel il avoit fait grande amitié, lui disant que c'etoit un fort galant homme. Alors l'Etoile leur dit qu'il venoit d'achever une histoire aussi agreable que l'on en pût ouïr. Ces deux messieurs témoignèrent avoir du regret de n'être venus plus tôt pour avoir eu la satisfaction de l'entendre. Alors Verville passa dans une autre chambre, où le Destin le suivit, et, après y avoir demeuré quelques momens, ils appelèrent l'Etoile et Angelique, et ensuite Leandre et la Caverne, que M. de la Garouffière suivit. Quand ils furent assemblés, Verville leur dit qu'etant à Rennes il avoit communiqué au sieur de la Garouffière le dessein qu'ils avoient fait de se marier, et qu'il devoit repasser par Alençon pour être de la noce, et qu'il avoit temoigné vouloir être de la partie. Il en fût très humblement remercié, et on lui temoigna de même l'obligation qu'on lui avoit d'avoir voulu prendre cette peine. «Mais à propos, dit M. de Verville, il faudroit faire monter cet honnête homme qui est en bas»; ce que l'on fit. Quand il fut entré, la Caverne le regarda fixement, et la force du sang fit un si merveilleux effet en elle qu'elle s'attendrit et pleura sans en sçavoir la cause. On lui demanda si elle connoissoit cet homme-là, et elle repondit qu'elle ne croyoit pas de l'avoir jamais vu. On lui dit de le regarder avec attention, ce qu'elle fit, et pour lors elle trouva sur son visage tant de traits du sien qu'elle s'ecria: «Seroit-ce point mon frère?» Alors il s'approcha d'elle et l'embrassa, l'assurant que c'etoit lui-même, que le malheur avoit eloigné si longtemps de sa presence. Il salua sa nièce et tous ceux de la compagnie, et assista à la conference secrète, où il fut conclu que l'on celebreroit les deux mariages, sçavoir: du Destin avec l'Etoile et de Leandre avec Angelique. Toute la difficulté consistoit à sçavoir quel prêtre les epouseroit; alors le prieur de Saint-Louis (que l'on avoit aussi appelé à la conference) leur dit qu'il se chargeoit de cela et qu'il en parleroit aux curés des deux paroisses de la ville et à celui du faubourg de Montfort; que, s'ils en faisoient quelque difficulté, il retourneroit à Sées et qu'il en obtiendroit la permission du seigneur evêque; que, s'il ne vouloit pas la lui accorder, il iroit trouver monseigneur l'evêque du Mans, de qui il avoit l'honneur d'être connu, d'autant que sa petite eglise etoit de sa juridiction, et qu'il ne croyoit pas d'en être refusé. Il fut donc prié de prendre ce soin-là. Cependant l'on fit secretement venir un notaire et l'on passa les contrats de mariage. Je ne vous en dis point les clauses (car cette particularité n'est pas venue à ma connoissance), oui bien qu'ils se marièrent. MM. de Verville, de la Garouffière et de Saint-Louis furent les temoins. Ce dernier alla parler aux curés, mais aucun d'eux ne voulut les epouser, alleguant beaucoup de raisons que le prieur ne put surmonter, parce qu'il n'en etoit peut-être pas capable, ce qui le fit resoudre d'aller à Sées. Il prit le cheval de Leandre et un de ses laquais, et alla trouver le seigneur evêque, lequel repugna un peu lui accorder sa requête; mais le prieur lui remontra que ces gens-là n'etoient veritablement de nulle paroisse, car ils etoient aujourd'hui dans un lieu et demain dans un autre; que pourtant l'on ne pouvoit pas les mettre au rang des vagabonds et gens sans aveu (qui etoit la plus forte raison sur laquelle les curés avoient fondé leur refus), car ils avoient bonne permission du roi et avoient leur menage, et par consequent etoient censés sujets des evêques dans le diocèse desquels ils se trouvoient lors de leur residence en quelque ville; que ceux pour qui il demandoit la dispense etoient dans celle d'Alençon, où il avoit juridiction, tant sur eux que sur les autres habitans, et que partant il les pouvoit dispenser, comme il l'en supplioit très humblement, parce que d'ailleurs ils etoient fort honnêtes gens. L'evêque donna les mains et pouvoir au prieur de les epouser en quelle eglise qu'il voudroit; il vouloit appeler son secretaire pour faire la dispense en forme, mais le prieur lui dit qu'un mot de sa main suffisoit, ce que le bon seigneur fit aussi agreablement qu'il lui donna à souper.
[Note 427: ][ (retour) ] Affaire étoit quelquefois du masculin alors. Dans le Rôle des présentations faites aux grands jours de l'éloquence françoise, de Sorel, nous lisons: «S'est presenté un novice en poésie, requérant... qu'il plaise à la compagnie déclarer quel genre sont les mots navire et affaire.»
Le lendemain il s'en retourna à Alençon, où il trouva les fiancés qui preparoient tout ce qui etoit necessaire pour les noces. Les autres comediens (qui n'avoient point eté du secret) ne sçavoient que penser de tant d'appareil, et Ragotin en etoit le plus en peine. Ce qui les obligeoit à tenir la chose ainsi secrète n'etoit que ce que vous avez appris du Destin: car, pour Leandre et Angelique, cela etoit connu de tous, et aussi la crainte de ne réussir pas à la dispense. Mais, quand ils en furent assurés, l'on rendit la chose publique, et l'on recita les contrats de mariage devant tous, et l'on prit jour pour epouser. Ce fut un furieux coup de foudre pour le pauvre Ragotin, auquel la Rancune dit tout bas: «Ne vous l'avois-je pas bien dit? Je m'en etois toujours defié.» Le pauvre petit homme entra en la plus profonde melancolie que l'on puisse imaginer, laquelle le precipita dans un furieux desespoir, comme vous apprendrez au dernier chapitre de ce roman. Il devint si troublé que, passant devant la grande eglise de Notre-Dame un jour de fête que l'on carillonnoit, il tomba dans l'erreur de la plupart des gens du vulgaire, qui croient que les cloches disent tout ce qu'ils s'imaginent. Il s'arrêta pour les ecouter, et il se persuada facilement qu'elles disoient:
Ragotin, ce matin,