Cette capricieuse fille s'etoit levée et avoit ouvert le volet d'une fenêtre, n'ayant laissé que la vitre, au travers de laquelle elle se fit ouïr, faisant un si grand eclat de rire que cela acheva de desesperer le pauvre Saint-Germain, lequel voulut dire quelque chose; mais elle referma le volet en disant tout haut: «Tenez votre promesse pour votre profit»; ce qui l'obligea à se retirer. Il partit quelques jours après avec la compagnie, qui se rendit au camp de La Rochelle, là où, comme vous avez pu sçavoir, le siége fut fort opiniâtre, le roi à l'attaquer et les assiegés à se defendre. Mais enfin il fallut se rendre à la discretion d'un monarque auquel les vents et les elemens rendoient obeissance.
Après que la ville fut rendue, on licencia plusieurs troupes, du nombre desquelles fut la compagnie où etoit Saint-Germain, lequel s'en retourna à Vitré, où il ne fut pas plutôt qu'il alla voir sa rigoureuse Marguerite, laquelle souffrit d'en être saluée; mais ce ne fut que pour lui dire que son retour etoit bien prompt, et qu'elle n'etoit pas encore disposée à le souffrir, et qu'elle le prioit de ne la point voir. Il lui repondit ces tristes paroles: «Il faut avouer que vous êtes une dangereuse personne, et que vous ne desirez que la mort du plus fidèle amant qui soit au monde: car vous m'avez par quatre fois procuré des moyens d'eprouver sa rigueur, quoique glorieusement, mais qui eût pourtant eté pour moi très funeste. Je la suis allé chercher là où des plus malheureux que moi l'ont fatalement trouvée, sans que je l'aie jamais pu rencontrer; mais, puisque vous la desirez avec tant d'ardeur, je la chercherai en tant de lieux qu'à la fin elle sera obligée de me satisfaire pour vous contenter; mais peut-être ne pourrez-vous pas vous empêcher de vous repentir de me l'avoir causée, car elle sera d'un genre si etrange que vous en serez touchée de pitié. Adieu donc, la plus cruelle qui soit dans l'univers.» Il se leva et la vouloit laisser, quand elle l'arrêta pour lui dire qu'elle ne souhaitoit du tout point sa mort, et que, si elle lui avoit procuré des combats, ce n'avoit eté que pour avoir des preuves certaines de sa valeur, et afin qu'il fût plus digne de la posseder; mais qu'elle n'etoit pas encore en etat de souffrir sa recherche; que peut-être le temps la pourroit adoucir. Et elle le laissa sans lui en dire davantage. Ce peu d'esperance l'obligea à user d'un moyen qui pensa tout gâter, qui fut de lui donner de la jalousie. Il raisonnoit en lui-même que, puisqu'elle avoit encore quelque bonne volonté pour lui, elle ne manqueroit pas d'en prendre s'il lui en donnoit le sujet. Il avoit un camarade qui avoit une maîtresse dont il etoit autant cheri que lui etoit maltraité de la sienne. Il le pria de souffrir qu'il accostât cette bonne maîtresse, et que lui pratiquât la sienne pour voir quelle mine elle tiendroit. Son camarade ne voulut pas lui accorder sans en avoir averti sa maîtresse, laquelle y consentit. La première conversation qu'ils eurent ensemble (car ces deux filles n'etoient guère l'une sans l'autre), ces deux amans firent echange: car Saint-Germain approcha de la maîtresse de son camarade, lequel accosta cette fière Marguerite, laquelle le souffrit fort agréablement. Mais, quand elle vit que les autres rioient, elle s'imagina que ce changement etoit concerté, de quoi elle entra en de si furieux transports qu'elle dit tout ce qu'une amante irritée peut dire en cas pareil. Elle fut outrée à tel point qu'elle laissa la compagnie en versant beaucoup de larmes; ce qui fit que cette obligeante maîtresse alla auprès d'elle et lui remontra le tort qu'elle avoit d'en user de la sorte; qu'elle ne pouvoit esperer plus de bonheur que la recherche d'un si honnête homme et si passionné pour elle, et que sa politique etoit tout à fait extraordinaire et inusitée entre des amans; qu'elle pouvoit bien voir de quelle manière elle en usoit avec le sien; qu'elle apprehendoit si fort de le desobliger qu'elle ne lui avoit jamais donné aucun sujet de se rebuter. Tout cela ne fit aucun effet sur l'esprit de cette bizarre Marguerite, ce qui jeta le malheureux Saint-Germain dans un si furieux desespoir qu'il ne chercha depuis que des occasions de faire paroître à cette cruelle la violence de son amour par quelque sinistre mort, comme il la pensa trouver: car, un soir que lui et sept de ses camarades sortoient d'un cabaret ayant tous l'epée au côté, ils firent rencontre de quatre gentilshommes dont il y en avoit un qui etoit capitaine de cavalerie, lesquels leur voulurent disputer le haut du pavé dans une rue etroite où ils passoient; mais ils furent contraints de ceder, en disant que leur nombre seroit bientôt egal, et du même pas allèrent prendre quatre ou cinq autres gentilshommes, lesquels se mirent à chercher ceux qui les avoient fait quitter le haut du pavé, et qu'ils rencontrèrent dans la Grande-Rue. Comme Saint-Germain s'etoit le plus avancé dans la dispute, il avoit eté remarqué par ce capitaine à son chapeau bordé d'argent, qui brilloit dans l'obscurité; aussi, dès qu'il l'eut remarqué, il s'adressa à lui en lui donnant un coup de coutelas sur la tête qui lui coupa son chapeau et une partie du crâne. Ils crurent qu'il etoit mort et qu'ils etoient assez vengés, ce qui les fit retirer, et les compagnons de Saint-Germain songèrent moins à aller après ces braves qu'à le relever. Il etoit sans pouls et sans mouvement, ce qui les obligea à l'emporter à sa maison, où il fut visité par les chirurgiens, qui lui trouvèrent encore de la vie. Ils le pansèrent, remirent le crâne et mirent le premier appareil.
La première dispute avoit causé de la rumeur dans le voisinage; mais ce coup fatal y en apporta bien davantage. Tous les voisins se levèrent, et chacun en parloit diversement, mais tous concluoient que Saint-Germain etoit mort. Le bruit en alla jusques à la maison de cette cruelle Marguerite, laquelle se leva aussitôt du lit et s'en alla en deshabillé chez son galant, qu'elle trouva en l'etat où je viens de vous le representer. Quand elle vit la mort peinte sur son visage, elle tomba evanouie, en telle sorte que l'on eut peine à la faire revenir. Quand elle fut remise, tous ceux du voisinage l'accusèrent de ce desastre, et lui representèrent que, si elle l'eût souffert auprès d'elle, elle auroit evité cet accident. Alors elle se mit à arracher ses cheveux et à faire des actions d'une personne touchée de douleur. Ensuite elle le servit avec une telle assiduité (tout le temps qu'il fut hors de connoissance) qu'elle ne se depouilla ni coucha pendant ce temps-là, et ne permit pas à ses propres soeurs de lui rendre aucun service. Quand il commença à connoître, l'on jugea que sa presence lui seroit plus prejudiciable qu'utile, pour les raisons que vous pouvez entendre. Enfin il guerit, et, quand il fut en parfaite convalescence, on le maria avec sa Marguerite, au grand contentement des parens, et beaucoup plus des mariés.
Après que Leandre eut fini son histoire, ils retournèrent à la ville, où etant ils soupèrent, et, après avoir un peu veillé, l'on coucha les epousés.
Ces mariages avoient eté faits à petit bruit, ce qui fut cause qu'ils n'eurent point de visites ce jour-là, ni le lendemain; mais deux jours après ils en furent tellement accablés qu'ils avoient peine à trouver quelques momens de relâche pour etudier leurs rôles: car tout le beau monde les vint feliciter, et durant huit jours ils reçurent des visites. Après la fête passée, ils continuèrent leur exercice avec plus de quietude, excepté Ragotin, lequel se precipita dans l'abîme du desespoir, comme vous allez voir dans ce dernier chapitre.
CHAPITRE XVII.
Desespoir de Ragotin et fin du Roman comique.