«Voilà qui est magnifique, dit la Rancune, mais vous n'aurez pas la satisfaction de la voir dessus votre sepulture: car l'on dit que les morts ne voient ni n'entendent rien.--Ha! dit Ragotin, que vous êtes en partie cause de mon desastre! car vous me donniez toujours de grandes esperances de flechir cette belle, et vous sçaviez bien tout le secret.» Alors la Rancune lui jura serieusement qu'il n'en sçavoit rien positivement, mais qu'il s'en doutoit, comme il lui avoit dit, quand il lui conseilloit d'etouffer cette passion, lui remontrant que c'etoit la plus fière fille du monde. «Et il semble (ajouta-t-il) que la profession qu'elle fait doive licencier les femmes et les filles de cet orgueil, qui est ordinaire à celles d'autres condition. Mais il faut avouer qu'en toutes les caravanes de comediens l'on n'en trouvera point une si retenue et qui ait tant de vertu; et elle a mis Angelique à ce pli-là, car de son naturel elle a une autre pente, et son enjouement le temoigne assez. Mais enfin il faut que je vous decouvre une chose que je vous ai tenue cachée jusqu'à present: c'est que j'etois aussi amoureux d'elle que vous, et je ne sçais qui seroit l'homme qui, après l'avoir pratiquée comme j'ai fait, s'en seroit pu empêcher. Mais, comme je me vois hors d'esperance aussi bien que vous, je suis resolu de quitter la troupe, d'autant qu'on y a reçu le frère de la Caverne. C'est un homme qui ne sçauroit faire d'autres personnages que ceux que je représente, et ainsi l'on me congediera sans doute; mais je ne veux pas attendre cela, je les veux prevenir et m'en aller à Rennes trouver la troupe qui y est, où je serai assurement reçu, puisqu'il y manque un acteur.» Alors Ragotin lui dit: «Puisque vous etiez frappé d'un même trait, vous n'aviez garde de parler pour moi à l'Etoile.» Mais la Rancune jura comme un demon qu'il etoit homme d'honneur et qu'il n'avoit pas laissé de lui en faire des ouvertures; mais, comme il lui avoit dejà dit, elle n'avoit jamais voulu ecouter. «Eh bien! dit Ragotin, vous avez resolu de quitter la troupe, et moi aussi. Mais je veux bien faire un plus grand abandonnement, car je veux quitter tout à fait le monde.» La Rancune ne fit point de reflexion sur son epitaphe, qu'il lui avoit baillée; il crut seulement qu'il avoit fait resolution d'entrer dans un couvent, ce qui fut cause qu'il ne prit point garde à lui, ni n'en avertit personne que le poète, auquel il en bailla une copie.
Quand Ragotin fut seul, il songea au moyen qu'il pourroit tenir pour sortir du monde. Il prit un pistolet, qu'il chargea, et y mit deux balles pour s'en donner dans la tête; mais il jugea que cela feroit trop de bruit. Ensuite il mit la pointe de son épée contre sa poitrine, dont la piqûre lui fit mal, ce qui l'empêcha de l'enfoncer. Enfin il descendit à l'ecurie cependant que les valets dejeunoient. Il prit des cordes qui etoient attachées au bât d'un cheval de voiture et en accommoda une au râtelier et la mit autour de son cou; mais, quand il voulut se laisser aller, il n'en eut pas le courage et attendit que quelqu'un entrât. Il y arriva un cavalier etranger, et alors il se laissa aller, tenant toujours un pied sur le bord de la crèche. Pourtant, s'il y fût demeuré long-temps, il se seroit enfin etranglé. Le valet d'etable, qui etoit descendu pour prendre le cheval du cavalier, voyant Ragotin ainsi pendu, le crut mort, et cria si fort que tous ceux du logis descendirent. On lui ôta la corde du cou et on le fit revenir, ce qui fut assez facile. On lui demanda quel sujet il avoit de prendre une si etrange resolution; mais il ne le voulut pas dire. Alors la Rancune tira à part mademoiselle de l'Etoile (que je pourrois appeler mademoiselle du Destin, mais, etant si près de la fin de ce roman, je ne suis point d'avis de lui changer de nom), à laquelle il decouvrit tout le mystère, de quoi elle fut fort etonnée. Mais elle le fut bien davantage quand ce mechant homme fut assez temeraire pour lui dire qu'il etoit aux mêmes termes, mais qu'il ne prenoit pas une si sanglante resolution, se contentant de demander son congé. A tout cela elle ne repondit pas une parole, et le laissa.
Quelque peu de temps après, Ragotin declara à la troupe le dessein qu'il avoit d'accompagner le lendemain M. de Verville et de se retirer au Mans. Cette circonstance fit que tous y consentirent; ce qu'ils n'eussent pas fait s'il eût voulu s'en aller seul, attendu ce qui etoit arrivé. Ils partirent le lendemain de bon matin, après que monsieur de Verville eut fait mille protestations de continuation d'amitié aux comediens et comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa, lui temoignant la joie qu'il avoit de voir l'accomplissement de ses desirs. Ragotin fit un grand discours en forme de compliment, mais si confus que je ne le mets point ici. Quand ils furent au point de partir, Verville demanda si les chevaux avoient bu; le valet d'etable repondit qu'il etoit trop matin, et qu'ils les pourroient faire boire en passant la rivière. Ils montèrent à cheval après avoir pris congé de M. de la Garouffière, lequel s'etoit aussi disposé à partir, et qui fut civilement remercié par les nouveaux mariés de la peine qu'il s'etoit donnée de venir de si loin pour honorer leurs noces de sa presence. Après cent protestations de services reciproques, il monta à cheval, et la Rancune le suivit, lequel, nonobstant son insensibilité, ne put pas empêcher le cours de ses larmes, qui attirèrent celles du Destin, se ressouvenant (nonobstant le naturel farouche de la Rancune) des services qu'il lui avoit rendus, et principalement à Paris sur le Pont-Neuf, lorsqu'il y fut attaqué et volé par la Rappinière. Quand Verville et Ragotin eurent passé les ponts, ils descendirent à la rivière pour faire boire leurs chevaux; Ragotin s'avança par un endroit où il y avoit une rive taillée, où son cheval broncha si rudement, que le petit bout d'homme perdit les etriers et sauta par dessus la tête du cheval dans la rivière, qui etoit fort profonde en cet endroit-là. Il ne sçavoit pas nager, et, quand il l'auroit sçu, l'embarras de sa carabine, de son epée et de son manteau l'auroient fait demeurer au fond, comme il fit. Un des valets de Verville etoit allé prendre le cheval de Ragotin, qui etoit sorti de l'eau, et un autre se depouilla promptement et se jeta dans la rivière au lieu où il etoit tombé; mais il le trouva mort. L'on appela du monde, et on le sortit. Cependant Verville envoya avertir les comediens de ce malheur, et à même temps son cheval. Tous y accoururent, et, après avoir plaint son sort, ils le firent enterrer dans le cimetière d'une chapelle de sainte Catherine, qui n'est guère eloignée de la rivière.
Cet evenement funeste verifie bien le proverbe commun: Qui a pendre n'a pas noyer. Ragotin n'avoit pas le premier, puisqu'il ne put s'etrangler; mais il avoit le second, puisqu'il fut effectivement noyé.
Ainsi finit ce petit bout d'avocat comique, dont les aventures, disgrâces, accidens, et la funeste mort, seront dans la memoire des habitans du Mans et d'Alençon, aussi bien que les faits heroïques de ceux qui composoient cette illustre troupe. Roquebrune, voyant le corps mort de Ragotin, dit qu'il falloit changer deux vers à son epitaphe, dont la Rancune lui avoit baillé une copie, comme je vous ai dejà dit, et qu'il falloit la mettre comme il s'ensuit:
/* Ci gît le pauvre Ragotin, Lequel fut amoureux d'une très belle Etoile Que lui enleva le Destin, Ce qui lui fit faire promptement voile En l'autre monde sans bateau; Pourtant il y alla par eau. Pour elle il fit la comedie Qu'il achève aujourd'hui par la fin de sa vie. */
Les comediens et comediennes s'en retournèrent à leur logis, et continuèrent leur exercice avec l'admiration ordinaire.
FIN DU TOME SECOND.