a Rancune entra dans l'hôtellerie un peu plus que demi-ivre. La servante de la Rappinière, qui le conduisoit, dit à l'hôtesse qu'on lui dressât un lit. «Voici le reste de notre ecu [79], dit l'hôtesse; si nous n'avions point d'autre pratique que celle-là, notre louage seroit mal payé.--Taisez-vous, sotte, dit son mari; monsieur de la Rappinière nous fait trop d'honneur. Que l'on dresse un lit à ce gentilhomme.--Voire qui en auroit, dit l'hôtesse; il ne m'en restoit qu'un que je viens de donner à un marchand du bas Maine.» Le marchand entra là-dessus, et, ayant appris le sujet de la contestation, offrit la moitié de son lit à la Rancune, soit qu'il eût à faire à la Rappinière, ou qu'il fût obligeant de son naturel. La Rancune l'en remercia autant que sa secheresse de civilité le put permettre. Le marchand soupa, l'hôte lui tint compagnie, et la Rancune ne se fit pas prier deux fois pour faire le troisième et se mettre à boire sur nouveaux frais. Ils parlèrent des impôts, pestèrent contre les maltôtiers [80], reglèrent l'Etat, et se reglèrent si peu eux-mêmes, et l'hôte tout le premier, qu'il tira sa bourse de sa pochette et demanda à compter, ne se souvenant plus qu'il etoit chez lui. Sa femme et sa servante l'en traînèrent par les epaules dans sa chambre, et le mirent sur un lit tout habillé. La Rancune dit au marchand qu'il etoit affligé d'une difficulté d'urine et qu'il etoit bien fâché d'être contraint de l'incommoder; à quoi le marchand lui repondit qu'une nuit etoit bientôt passée. Le lit n'avoit point de ruelle et joignoit la muraille; la Rancune s'y jetta le premier, et, le marchand s'y etant mis après en la bonne place, la Rancune lui demanda le pot de chambre. «Et qu'en voulez-vous faire? dit le marchand.--Le mettre auprès de moi, de peur de vous incommoder», dit la Rancune. Le marchand lui repondit qu'il lui donnerait quand il en auroit à faire, et la Rancune n'y consentit qu'à peine, lui protestant qu'il etoit au desespoir de l'incommoder. Le marchand s'endormit sans lui repondre, et à peine commença-t-il à dormir de toute sa force que le malicieux comedien, qui etoit homme à s'eborgner pour faire perdre un oeil à un autre, tira le pauvre marchand par le bras, en lui criant: «Monsieur! ho! Monsieur!» Le marchand, tout endormi, lui demanda en bâillant: «Que vous plaît-il?--Donnez-moi un peu le pot de chambre», dit la Rancune. Le pauvre marchand se pencha hors du lit, et, prenant le pot de chambre, le mit entre les mains de la Rancune, qui se mit en devoir de pisser, et, après avoir fait cent efforts ou fait semblant de les faire, juré cent fois entre ses dents et s'être bien plaint de son mal, il rendit le pot de chambre au marchand sans avoir pissé une seule goutte. Le marchand le remit à terre, et dit, ouvrant la bouche aussi grande qu'un four à force de bâiller: «Vraiment, Monsieur, je vous plains bien», et se rendormit tout aussitôt. La Rancune le laissa embarquer bien avant dans le sommeil, et, quand il le vit ronfler comme s'il n'eût fait autre chose toute sa vie, le perfide l'eveilla encore et lui demanda le pot de chambre aussi mechamment que la première fois. Le marchand le lui mit entre les mains aussi bonnement qu'il avoit dejà fait, et la Rancune le porta à l'endroit par où l'on pisse, avec aussi peu d'envie de pisser que de laisser dormir le marchand. Il cria encore plus fort qu'il n'avoit fait et fut deux fois plus long-temps à ne point pisser, conjurant le marchand de ne prendre plus la peine de lui donner le pot de chambre, et ajoutant que ce n'etoit pas la raison et qu'il le prendrait bien. Le pauvre marchand, qui eût lors donné tout son bien pour dormir son soûl, lui repondit, toujours en bâillant, qu'il en usât comme il lui plairoit, et remit le pot de chambre en sa place. Ils se donnèrent le bon soir fort civilement, et le pauvre marchand eût parié tout son bien qu'il alloit faire le plus beau somme qu'il eût fait de sa vie. La Rancune, qui sçavoit bien ce qui en devoit arriver, le laissa dormir de plus belle; et, sans faire conscience d'eveiller un homme qui dormoit si bien, il lui alla mettre le coude dans le creux de l'estomac, l'accablant de tout son corps et avançant l'autre bras hors du lit, comme on fait quand on veut amasser quelque chose qui est à terre. Le malheureux marchand, se sentant étouffer et ecraser la poitrine, s'eveilla en sursaut! criant horriblement: «Hé! morbleu! Monsieur, vous me tuez!» La Rancune, d'une voix aussi douce et posée que celle du marchand avoit eté vehemente, lui repondit: «Je vous demande pardon, je voulois prendre le pot de chambre.--Ah! vertubleu, s'écria l'autre, j'aime bien mieux vous le donner et ne dormir de toute la nuit. Vous m'avez fait un mal dont je me sentirai toute ma vie.» La Rancune ne lui repondit rien, et se mit à pisser si largement et si roide que le bruit seul du pot de chambre eût pu reveiller le marchand. Il emplit le pot de chambre, benissant le Seigneur avec une hypocrisie de scelerat. Le pauvre marchand le felicitoit le mieux qu'il pouvoit de sa copieuse ejaculation d'urine, qui lui faisoit esperer un sommeil qui ne seroit plus interrompu, quand le maudit la Rancune, faisant semblant de vouloir remettre le pot de chambre à terre, lui laissa tomber et le pot de chambre et tout ce qui etoit dedans sur le visage, sur la barbe et sur l'estomac, en criant en hypocrite: «Hé! Monsieur, je vous demande pardon.» Le marchand ne repondit rien à sa civilité; car, aussitôt qu'il se sentit noyer de pissat, il se leva, hurlant comme un homme furieux et demandant de la chandelle. La Rancune, avec une froideur capable de faire renier un theatin, lui disoit: «Voilà Un grand malheur!» Le marchand continua ses cris: l'hôte, l'hôtesse, les servantes et les valets y vinrent. Le marchand leur dit qu'on l'avoit fait coucher avec un diable, et pria qu'on lui fît du feu autre part. On lui demanda ce qu'il avoit; il ne repondit rien, tant il etoit en colère, prit ses habits et ses hardes, et s'alla secher dans la cuisine, où il passa le reste de la nuit sur un banc, le long du feu. L'hôte demanda à la Rancune ce qu'il lui avoit foit. Il lui dit, feignant une grande ingenuité: «Je ne sçais de quoi il se peut plaindre. Il s'est eveillé et m'a reveillé, criant au meurtre: il faut qu'il ait fait quelque mauvais songe ou qu'il soit fou; et, de plus, il a pissé au lit.» L'hôtesse y porta la main et dit qu'il etoit vrai, que son matelas etoit tout percé, et jura son grand Dieu qu'il le paieroit [81]. Ils donnèrent le bonsoir à la Rancune, qui dormit toute la nuit aussi paisiblement qu'auroit fait un homme de bien, et se recompensa de celle qu'il avoit mal passée chez la Rappinière. Il se leva pourtant plus matin qu'il ne pensoit, parceque la servante de la Rappinière le vint querir à la hâte pour venir voir Doguin, qui se mouroit et qui demandoit à le voir devant que de mourir. Il y courut, bien en peine de sçavoir ce que lui vouloit un homme qui se mouroit et qui ne le connoissoit que du jour precedent. Mais la servante s'etoit trompée; ayant ouï demander le comedien au pauvre moribond, elle avoit pris la Rancune pour le Destin, qui venoit d'entrer dans la chambre de Doguin quand la Rancune arriva, et qui s'y etoit enfermé, ayant appris du prêtre qui l'avoit confessé que le blessé avoit quelque chose à lui dire qu'il lui importoit de sçavoir. Il n'y fut pas plus d'un demi-quart d'heure que la Rappinière revint de la ville, où il etoit allé dès la pointe du jour pour quelques affaires. Il apprit en arrivant que son valet se mouroit, qu'on ne lui pouvoit arrêter le sang parcequ'il avoit un gros vaisseau coupé, et qu'il avoit demandé à voir le comedien Destin devant que de mourir. «Et l'a-t-il vu?» demanda tout emu la Rappinière. On lui repondit qu'ils etoient enfermés ensemble. Il fut frappé de ces paroles comme d'un coup de massue, et s'en courut tout transporté frapper à la porte de la chambre où Doguin se mouroit, au même temps que le Destin l'ouvroit pour avertir que l'on vînt secourir le malade qui venoit de tomber en foiblesse. La Rappinière lui demanda, tout troublé, ce que lui vouloit son fou de valet. «Je crois qu'il rêve, repondit froidement le Destin, car il m'a demandé cent fois pardon, et je ne pense pas qu'il m'ait jamais offensé; mais qu'on prenne garde à lui, car il se meurt.» On s'approcha du lit de Doguin sur le point qu'il rendoit le dernier soupir, dont la Rappinière parut plus gai que triste. Ceux qui le connoissoient crurent que c'etoit à cause qu'il devoit les gages à son valet. Le seul Destin sçavoit bien ce qu'il en devoit croire.
[Note 79: ][ (retour) ] «Se dit de ceux qui surviennent en une compagnie, et qu'on n'attendoit pas.» (Leroux, Dict. comiq.)
[Note 80: ][ (retour) ] Les plaintes, les imprécations de toute sorte, contre les maltôtiers et les partisans, qui se livroient souvent à des exactions et à des friponneries dont ils avoient à répondre devant les chambres de justice, remplissent les écrits de l'époque et les chansons manuscrites. V. La Chasse aux larrons, de J. Bourgoing, in-8; les Satires de Courval-Sonnet et de Gacon; beaucoup de Mazarinades; La Bruyère, Des biens de fortune, etc., etc.--Maltôte vient de malè tolta (tollir mal), et signifioit rigoureusement une imposition faite sans nécessité, sans droit et sans fondement; on appliquoit souvent ce terme aux subsides onéreux et extraordinaires, et même, par abus, le peuple l'étendoit à toute imposition nouvelle. Les maltôtiers étoient les financiers qui se chargeoient d'établir et de faire marcher les maltôtes.
[Note 81: ][ (retour) ] Segrais nous apprend que ce fut M. de Riandé, receveur des décimes, personnage fort goutteux, qui «donna occasion» à Scarron de raconter cette sale aventure du pot de chambre. (Mém. anecd.)
Là-dessus deux hommes entrèrent dans le logis qui furent reconnus par notre comedien pour être de ses camarades, desquels nous parlerons plus amplement au suivant chapitre.
CHAPITRE VII.
L'aventure des brancards.